
C’est la nuit que je les entends le plus. Lorsque plus rien ne bouge, que je suis dans
le noir le plus complet, et que le silence règne en maître. Elles se font pressantes
alors, et me hurlent leurs lamentations, me tournent autour pour se faire entendre.
Ce sont des âmes perdues qui n’ont pas encore trouvé le chemin de la paix. Certaines
d’entre elles restent pour toujours des fantômes impalpables ; je commence à les connaître. Elles m’aident à guider les autres, parfois, et je leur en suis reconnaissante.
Cela fait maintenant sept ans que je guide
les morts et leur ouvre la porte de l’Au-Delà. Ma famille en est fière. Les Portiers
sont des personnalités importantes, car ils
sont rares et le monde deviendrait invivable
sans eux. Les fantômes, bien qu’invisibles,
peuvent rendre une vie impossible.
Le simple fait d’en traverser un, sans même
s’en rendre compte, provoque des frissons
sur la peau et une sensation très désagréable.
Je la connais bien. J’ai bien été obligée de m’y
habituer.
C’est rarement un métier facile. Les seuls moments
où l’on peut envoyer les morts vers l’Au-Delà sont les nuits de pleine lune ; entre temps,
il est de notre devoir de satisfaire les défunts
pour qu’ils ne gênent pas les vivants. La
plupart d’entre eux sont suffisamment
compréhensifs pour ne pas poser
trop de problèmes, mais certains
ne veulent pas quitter leurs vies et
s’accrochent comme des sangsuesà ce qu’ils connaissent, dérangeant
les vivants. Il nous faut
alors les distraire. Souvent en attirant
leur courroux sur notre humble
personne. Les vieux Portiers sont
rares.
Je suis dans la meilleure
chambre de l’hôtel Chantenuit, allongée sur le lit douillet ; le plafond de bois est
craquelé, et je m’amuse à reconnaître les formes qui s’y cachent. Depuis que je
suis arrivée en ville, les fantômes ne m’ont pas laissé une seule seconde de répit ;
ils sont nombreux et bien plus bruyants que ce que j’aurais cru possible. Je n’ai pas
pu dormir de la nuit, ils me criaillaient aux oreilles comme jamais.
Et déjà le jour se lève. Sans que je sois reposée, il va falloir que je fouine un peu
partout pour tenter de comprendre ce qui se passe. Mon travail est déjà assez difficile
pour ne pas en rajouter ; si des meurtres ont été commis, il faut que je mette
cela au clair.
Car c’est aussi la tâche des Portiers. De par nos dons, nous sommes capables de
communiquer avec les morts ; davantage grâce à des signes, des pressentiments,
qu’avec de véritables dialogues, mais cela permet de découvrir quelques indices
utiles.
Malgré tout, ce matin, les fantômes qui me hurlent aux oreilles m’empêchent de me
concentrer et de démêler l’important du banal.
Je m’habille – je dois me battre avec les boutons de mon gilet, les esprits sont vraiment
agités – et descends vers la salle commune. On m’a préparé un copieux déjeuner,
que je commence à savourer. Mais la nourriture a finalement un goût amer,
et je préfère m’éclipser. Je n’ai tout compte fait plus si faim. J’ai l’impression qu’on
me pousse vers la sortie, et je ne peux faire autrement que suivre le mouvement. Il
n’y a pas de vent dehors ; pourtant, la poussière tourbillonne autour de moi et des
rafales font voler mes cheveux. Je n’ai jamais vu ça.
Et on me souffle dans le creux de l’oreille. Pas des paroles construites – ils n’en
sont plus capables. J’ai presque l’impression de les voir prendre chair devant moi.
Mais non, on m’a toujours dit que c’était impossible. Il faut que je fasse attention.
Certains Portiers deviennent fous lorsqu’ils perdent trop contact avec la réalité.
Je me dirige vers le commissariat. J’ai maintenant du mal à avancer – ce n’était
donc pas par là que les fantômes voulaient que j’aille ? - mais contrairement à mon
habitude, je passe outre le conseil et entre dans l’office. Un gros commissaire me
dévisage d’un air bizarre. Hé, c’est pas comme ça qu’il est censé m’accueillir ! Puis
ses yeux s’écarquillent, et il se lève en sursaut, fait un sourire gêné et s’incline devant
moi. Quand même !
« Désolé, je ne vous avais pas reconnue. Je pensais ... peu importe. Vous voulez
?
- Rien de bizarre ces derniers temps ?
- Non, rien. Pourquoi ? »
Je m’obstine.
« Pas de meurtres ?
- Rien. Aucun mort depuis longtemps. »
Ma vision se dédouble. L’homme m’a l’air louche, je le soupçonne de me cacher des éléments. Je cligne des yeux. Que fais-je ici, déjà ?
« Pas même des rumeurs ?
- Je vous dis que non. On est une petite ville tranquille.
- Mais ...
- Que vouliez-vous ? »
J’ai l’impression d’un dialogue de sourds. L’air est lourd, peu accueillant.
« Désolée de vous avoir dérangé. Je crois que je vais ressortir prendre l’air.
- C’est rien. A votre service. »
Et je ressors.
Lorsque je reprends quelque peu mes esprits, je m’aperçois que je suis presque sortie de la ville. La plupart des fantômes inconnus m’ont apparemment quittée. Peut-être ne peuvent-ils pas abandonner la ville ? Je sens autour de moi mes âmes habituelles, celles qui ont préféré rester avec moi plutôt que de quitter ce monde. Je sais que les autres Portiers regardent cette habitude d’un mauvais oeil, mais je n’aime pas obliger une âme à partir lorsqu’elle n’y est pas prête et j’ai ainsi un peu de compagnie.
Elles se font oublier d’habitude, mais voilà qu’elles s’animent et tracent une flèche dans le sol friable. Qui pointe à l’opposé de la ville.
C’est vraiment bizarre. Elles sont plutôt du genre à vouloir guider un maximum d’âmes ; elles m’indiquent parfois où les trouver, où régler les problèmes qui pourraient
les faire rester chez les vivants ... Que se passe-t-il donc dans cette ville ?
Je me rends compte que j’ai laissé toutes mes affaires là-bas, à l’hôtel. Je ne me rappelle même plus ce que j’ai fait la veille. Un trou noir. Sur quoi portait la conversation
au poste de police ... ?
Bon sang. C’est la première fois que ça m’arrive. Je dois vraiment devenir cinglée. Je devrais demander à un Portier plus expérimenté de venir. Pas forcément pour me remplacer ; me soutenir, au moins. Je n’y comprends plus rien.
Je me retourne, regarde la cité. Elle a l’air accueillante, d’ici. Puis j’entends les murmures. Ils ressemblent aux cris que je percevais cette nuit ; en plus diffus, car les esprits n’aiment pas la lumière du jour. Je frémis. Mais je prends mon courage à deux mains, lutte contre mes âmes amies qui veulent m’empêcher d’y aller et entre à nouveau dans la ville. Il faut au moins que je récupère mes affaires.
Les gémissements se font horribles. Je crois reconnaître le cri de celui que j’ai nommé Sanfond, car découvert dans un puits profond. Il s’y était cassé le cou en tombant, et m’accompagne partout, depuis. Je l’aime bien. Si tant est que je puisse apprécier un fantôme. Je parviens à distinguer son cri des autres, car il dure longtemps
et résonne dans tout le corps – sans doute l’effet du puits. J’ai pourtant peine à comprendre pourquoi il se plaint ainsi. La dernière fois qu’il m’avait fait ça, c’était parce que je m’apprêtais à boire de l’eau à une vieille fontaine ; j’appris plus tard qu’elle n’était pas potable, et que je m’étais évitée de forts maux de ventre.
Mais il n’est pas le seul à être bruyant pendant que je tente de m’endormir. Tous mes fantômes semblent s’être ligués pour m’empêcher de tomber dans les bras de Morphée. Je commence à en avoir assez.
Lorsque le soleil se lève, j’ai l’impression d’être un zombi, un mort-vivant. Une migraine
me martèle le crâne. Et les hurlements perdurent. Je vais devenir folle. Il faut que je règle le problème de cette ville, d’urgence. Je m’habille, descends dans la salle commune et ne touche pas à mon déjeuner : les esprits m’ont donné la nausée,
et j’ai l’impression que la moindre bouchée ressortira aussitôt. Mieux vaut ne pas tenter.
Je me dirige vers le commissariat, tant bien que mal. Il n’y a heureusement personne
dans les rues. Quelle honte ce serait si l’on me voyait ainsi ! Je dois lutter pour avancer. Je pose les pieds dans de la glu avec l’impression de traîner des sacs de pierre.
Le bureau de police est poussiéreux, avec des toiles d’araignées dans les coins. Lorsque le commissaire arrive, ma vue faiblit, et je dois attendre un moment pour pouvoir le distinguer à nouveau.
« Bonjour.
- Bonjour. Vous voulez ? »
Par quoi commencer ? Je dois mettre mes idées en ordre, mais j’ai du mal. J’ai soudain une envie pressante de m’échapper de cette pièce.
« Je suis le Portier qu’on a envoyé voir si tout allait bien. Peut-être y a-t-il des affaires
que je devrais connaître ?
- Je ne crois pas, nous sommes une ville très calme. Vous voulez un rafraîchissement
? »
J’hésite. Mais les martèlements de mon crâne m’encouragent à ne pas rester plus
longtemps.
« Non, merci. Je vais voir le reste de la ville.
- Bien sûr. »
Il me fait un doux sourire et je ressors.
Je butte contre une racine et me cogne contre le tronc d’un arbre.
Je ne suis plus dans la ville. A nouveau. Ça ne va plus.
Hey, les esprits ! Vous pouvez quand même pas emprunter
mon corps, hein ? Ça se fait pas !
Je m’aperçois que des pommes parsèment le sol. J’en
attrape une et mords dedans comme une vorace. Elle
est gâtée, j’ai peur que des vers ne l’aient déjà goûtée,
mais mon ventre crie trop famine pour que je puisse
faire autrement. Une fois la première finie, je me jette
sur un autre fruit ; je me remplis ainsi l’estomac et
finis par me sentir repue. Je vais mieux, je sors du
brouillard. Bon. Reprenons calmement.
Je sais que j’ai été mandatée dans cette ville pour
confirmer que tout allait bien. L’archiviste s’était
aperçu qu’aucun Portier n’y était entré depuis bien
des années ; de gros blancs parsemaient les archives.
Je n’étais alors qu’à quelques kilomètres, et il
avait été décidé que j’irais voir ce qu’il en était.
J’étais entrée dans la ville.
Et ensuite ?
Je me souvenais des nuits – horribles. Avec les
esprits qui me pressaient de toutes parts et ... et,
quoi ? Tous n’étaient pas d’accord. Je crois. Tous
les cris n’étaient pas dirigés contre moi. Je ne sais
plus.
Et ensuite ?
Le réveil. Je suppose que j’avais pris un petit-déjeuner.
Et ensuite ?
...
La première chose que je fais, quand j’arrive dans une cité
et que j’ai de mauvais pressentiments, est de me diriger
vers les personnes susceptibles de m’aider. Le poste de police, donc ...
Mes yeux tombent sur le sol. Je m’aperçois soudain que des petits bouts de bois y
ont été assemblés, par les fantômes, sans doute. Une croix, avec une espèce de
flèche à l’envers à une extrémité – le tout ressemble vaguement à une silhouette
humaine.
Les fantômes ne peuvent pas parler. Mais ils ont d’autres moyens d’expression et
m’ont déjà aidée par le passé.
Pourquoi donc dessineraient-ils un homme ... ?
Je tente de mettre mes pensées en ordre. Qu’ai-je vu dans cette ville ?
Quelqu’un au poste de police. De cela je suis – presque – certaine.
Puis ? Il a fallu quelqu’un pour préparer la nourriture à l’hôtel. Et pour
m’accueillir. Non ?
Je me rends soudain compte que je ne me souviens pas avoir
vu de passants dans les rues. Des ombres, oui. Mais la villeétait-elle peuplée ?
Allons ! Je dois me faire des idées. Je m’en serais forcément
aperçue. C’est... n’importe quoi. Je perds les esprits.
J’ai oublié, c’est tout. Je ne peux pas me souvenir de chaque personne que je croise. La migraine doit me donner
des hallucinations qui font disparaître des éléments de
la réalité.
Non ?
Je frémis. Cette ville est encore plus étrange que je
n’en avais l’impression. Son mystère m’intrigue ; je
n’aime pas les énigmes irrésolues.
Mais je suis pour l’instant trop fatiguée pour continuer
mes cogitations.
Je m’allonge au pied de l’arbre, pose ma tête contre
mon bras et m’endors comme une masse.
Je me réveille fraîche et dispose ; les esprits ne m’ont
pas dérangée. C’est à peine si j’ai entendu de légers
murmures, mais il s’agissait presque de berceuses,
sans comparaison possible avec les gémissements
que je percevais quand j’étais dans la ville. Je me sens
bien, mes sens sont alertes. Je m’aperçois que la nuit
est déjà tombée, mais qu’elle reste claire. Je lève les
yeux.
Pleine lune.
Déjà.
Je croyais avoir encore le temps ! Plusieurs journées, tout du moins. Voilà qui précipite
tous mes plans. Il faut que j’y retourne et tente de faire quelque chose. Je ne pourrai sans doute pas tout régler, mais ... au moins puis-je permettre à quelques esprits de rejoindre l’Au-Delà !
Alors que je me dirige à nouveau vers la cité, je sens mes fantômes habituels de plus en plus récalcitrants. Je ne les vois pas, bien sûr, mais je crois deviner que certains restent en arrière ; je ne sens plus leur présence. D’autres, heureusement, me sont plus fidèles, pourtant je les soupçonne de ne pas m’accompagner de bon coeur. Ils retiennent mes pas et me rendent peu sûre de moi. Je ne peux cependant me soustraire à ma tâche ; ce ne sont pas quelques bizarreries qui m’empêcheront de faire ce que je dois.
Lorsque j’entre dans la ville, je ne perçois autour de moi que mes esprits les plus fidèles, ceux qui me suivent depuis longtemps ou pour qui j’ai réglé des affaires très délicates. Dans cet endroit hostile, ces éléments connus me rassurent.
Il faut toutefois que je maintienne mon attention. Je ne dois pas me laisser égarer comme je l’ai été les jours précédents. Droit au but. Je n’ai plus le temps de régler les mystères secondaires.
Je me dirige vers la place principale. Plus je m’avance et plus je sens les fantômes s’agglutiner autour de moi ; j’ai rarement vu pareil rassemblement. Je ne comprends pas. Peut-être sont-ils morts tous ensemble ? Ils n’agissaient pourtant pas ainsi les jours précédents. C’est à n’y rien comprendre. Je perçois mes quelques fantômes connus se presser contre moi ; ils me tirent les cheveux et se cachent dans mes poches. Pour une fois, je les laisse faire. Je comprends leur angoisse.
Je ne croise aucun être vivant dans les rues. Pourtant, à mesure que la nuit avance, l’éclat de la lune laisse paraître de vagues silhouettes autour de moi. Les esprits ? Je croyais qu’on ne pouvait les voir ! Ils deviennent plus tangibles pourtant. Allons bon ! Je suis obligée de jouer des coudes pour me frayer un passage dans une foule de fantômes. Ils font la queue, se pressent pour se rendre au même lieu que moi, à ce qu’il me semble. Attendez un peu, et je vous permets à tous de vous échapper de ce monde !
Et voilà que désormais leurs corps deviennent consistants ; je sens leur peau, puis leurs vêtements, lorsque je les touche. J’ai la chair de poule. Heureusement, mes esprits finissent également par apparaître et forment une barrière autour de moi. Que diraient les autres Portiers s’ils me voyaient... ! Mes manies ont finalement du bon.
J’arrive sur la place.
En son centre trône une grande porte de fer noir ; le commissaire la tient grande ouverte pour laisser passer les fantômes. Hé, c’est pas comme ça que ça se passe normalement ! Les Portiers doivent jouer de la musique, la porte apparaît, on guide les fantômes perdus, tout ça ... Là, c’est carrément la grande industrie !
Mes fantômes se pressent contre moi et tentent de m’empêcher d’avancer, mais la pression est trop forte derrière, et mon corps est propulsé vers l’ouverture. Le commissaire
fait un sourire sardonique en me voyant. Bon sang. Ce serait donc dans cette ville que les âmes normales passeraient dans l’autre monde ? Mais je ne suis pas une âme, moi !
La cité est en tout cas bien protégée ; j’ai failli partir sans rien découvrir. J’aurais cependant préféré être moins curieuse, car je suis désormais au seuil de la porte, et devant moi s’étend un grand tourbillon noir peu engageant. Quelques-unes de mes âmes ont déjà été aspirées. Désolée pour vous.
La poussée derrière moi se fait finalement plus forte, et je suis violemment projetée dans le tourbillon. Je pousse un grand cri – que je n’entends pas, car couvert par les hurlements des âmes en peine.
Lorsque je me réveille, je suis sourde au monde extérieur, et dans un état lamentable.
Je me retrouve à l’orée de la ville dans un égarement total. Je sens autour de moi quelques âmes connues ; celles qui étaient restées hors de la ville. Je rassemble
tant bien que mal ce qui reste de mon cerveau. Que vais-je faire, maintenant ?
Plus Portier. Je refuse de mener les âmes à cette horreur. Je ne sais par quel miracle
je m’en suis sortie – sans doute n’acceptent-ils pas les vivants – mais je refuse d’en entraîner d’autres, fussent-ils morts, en ce lieu où tout ce que l’on perçoit sont les cris de désespoir des âmes.
Il faut que je fasse autre chose.
Serrurier, peut-être. Hey, les fantômes ! Ça vous dirait de vous reconvertir ? De créer des serrures pour cacher les autres ? Oui, c’est ce que je vais faire. De Portier,
je vais devenir Serrurier.
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