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Texte écrit à quatre mains
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Voilà ! Le sort en est jeté. Cette fois je suis partie, pour de bon !
Après tant de répétitions, de préparatifs, d'entraînements et de plaidoiries auprès de possibles sponsors, j'ai enfin pris mon envol.
Dilater le temps n’est plus un problème. D’ailleurs, les enfants restent incrédules lorsqu’on leur apprend qu’autrefois, on mesurait la vitesse par rapport à celle de la lumière.
J'entame donc mon livre de bord en songeant à ce temps révolu, les doigts tremblants sur le clavier. Au moins, aurai-je du temps à consacrer à l'écriture.
Le voyage commence à peine, et déjà, la Terre n'est plus qu'un point flou, un reflet vaguement bleuté perdu parmi les astres.
Je m'appelle Annabelle Fly et je serai la première femme à accomplir le tour de la galaxie, en solitaire, en moins de deux ans, du moins je l'espère.
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Bon sang ! Comment s'y prend-elle pour me convaincre à chaque fois ? J'aurais dû être plus ferme et l'obliger à choisir entre son mari et son périple. Comment vais-je vivre sans elle ? Deux mois d'absence sont supportables, mais deux années de solitude, d'anxiété et de crainte, s'annoncent redoutables.
Évidemment, j'aurais dû y réfléchir à deux fois avant d'épouser une pionnière, une conquérante, et deviner que les étoiles fascinaient ses yeux aussi noirs que l'espace, bien plus que les rêveurs tel que moi.
Comment la garder ? De quel droit l'aurais-je empêchée de vivre son rêve ? Quel égoïsme, quelle rancœur m'auraient poussé à ulcérer la douleur de notre séparation ?
- Je reste, disait-elle, je ne veux pas te voir souffrir.
- Pars ou tu le regretteras, tu m'en voudras, tu me laisseras.
Deux ans ! Une éternité.
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J'ai orienté le foc astral cap nord-nord-est et bordé la grand-voile droit sur Pluton. Je ne pense plus corriger mes plans de réglages orbitaux, si ma vitesse de croisière reste constante, et si je ne rencontre aucun orage cosmique ni tempête sidérale. J'espère que mon bouclier thermique supportera la polarisation électromagnétique sans m'obliger à déverrouiller le commutateur numérique par l'extérieur. Je ne souhaite pas opérer de sortie, même en transporteur mobile.
***
Le brave célibataire que je suis redevenu a trouvé son rythme de croisière ; debout dès l'aube, je file dans mon bazar à peintures, comme l'a baptisé Anna, où je peux m'étourdir de travail jusqu'au soir et déguiser ma solitude sous des couches colorées d'acrylique.
J'écoute très peu les communiqués sportifs quotidiens. Si quelque chose tourne mal pour la navette Ulysse, je l'apprendrai bien assez tôt.
***
Le chat Catapulte, qui m'accompagne, affectionne l'état d'apesanteur dont j'use pour me détendre. Voyager dans une navette spatiale taillée pour la course ne l'incommode nullement, et nous nous tenons compagnie.
Tandis que je jardine dans la serre, il guette, caché sous les feuillées, les quelques abeilles qui règnent sur la flore.
Songe-t-il à sa Minette que je n'ai pas voulu emmener autant que moi je rêve de Ron qui dessine les chemins de mon existence ?
Il est ma force, mes os et mon sang, croquant ma vie sous ses coups de fusain. Sans sa main dans la mienne, je ne serais rien de plus qu'un trait de crayon noir, falot et vulnérable devant la rage d'une modeste gomme.
Sans lui, je n'aurais jamais eu le courage de partir.
***
Depuis l'envol d'Annabelle, je passe mes journées, et souvent mes nuits, dans l'atelier. Les commandes affluent; ma dernière exposition à la galerie a été un vrai succès !
Aujourd'hui, un acheteur a négocié trois de mes toiles dont une à peine sèche.
Je dois remercier mon ami Louis pour avoir guidé jusqu'à moi cet amateur d'art informel.
Mon client a insisté pour que nous dînions ensemble, le soir même, afin de me remercier de la petite aquarelle que je lui ai offerte.
Je suis sûr qu'Anna serait heureuse d'apprendre que, pour une fois, son bernard-l'hermite de mari est sorti de sa coquille.
Ce dernier semestre, j'ai vécu comme un ours solitaire.
Mon acheteur s'appelle Lorrie, et on se perd dans ses sublimes yeux verts…
***
Catapulte a détruit le plant de tomate que je venais d'installer ! Il guettait, figé derrière une tige, la minuscule coccinelle qui faisait partie du voyage, anti-puceron naturel. Après s'être ramassé, il a bondi, raté la petite boule rouge et écrasé la pousse tendre, la sale bête !
Lorsqu'on doit vivre en autarcie, à des millions de kilomètres de la Terre, un plan de légumes s'avère aussi précieux qu'un champ de blé.
L'entrée du jardin est désormais interdite à L'Attila de service !
***
J'ai retrouvé le portrait d'Annabelle, que je travaillais au crayon, et que je n'ai pas eu le courage d'achever. Il était pourtant sous mon nez depuis son départ, à peine dissimulé sous une pochette d'esquisses.
Mon travail est mauvais et tout est à recommencer. Mais sans le modèle, présent devant moi, je ne m'en sortirai pas !
Par dépit, j'ai balancé la toile contre le mur pour la ramasser aussitôt.
Je la remanierai plus tard, lorsque je serai moins agacé et fatigué. Je travaille trop.
***
J'ai essuyé, hier, un typhon thermique en passant à proximité d'un trou noir qui ne figurait sur aucune carte. Ces saletés se déplacent sans aucune raison connue. Le bordage a bien résisté, néanmoins, j'ai vérifié chacun des programmes d'autopilotage. Je suis épuisée, et la voix de Ron me manque. Je souffre de ne pouvoir communiquer avec lui mais cela fait partie de la règle du jeu des courses en solitaire : aucun contact et aucune aide. La résistance doit être physique et mentale.
Oui, en théorie. Autant regarder la vérité en face ; je crève de solitude et d'isolement sous la lumière artificielle de mon dortoir, et toutes mes pensées se tournent vers l'homme de ma vie, à l'autre bout de la galaxie.
Je tiendrai !
***
Je pars en week-end chez Lorrie, dans son cottage à la campagne où elle a convié quelques amis. J'ai accepté l'invitation pour me changer les idées. Et puis, mon hôtesse est d'une si charmante compagnie. Nous nous entendons bien et nos débats passionnés sur l'art pictural me ravissent.
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La navigation aux commandes de l'Ulysse ressemble à un voyage de plaisance, et sauf conjoncture imprévue, je sais que le pari est d'ores et déjà tenu, avec presque un mois d'avance sur le timing.
Mes mécènes intéressés doivent jubiler devant les écrans de contrôle, et moi, je devrais sauter au plafond, valser avec Catapulte et rire de ma bonne fortune.
Mais rien n'y fait. Le mal de l'espace, sûrement, qui réverbère à l'infini ma solitude.
Vivre dans un désert, finalement, c'est survivre. Je suis partie en quête d'un nouvel exploit pour quoi ? La reconnaissance, l'amour, les effusions provisoires d'un public que je ne connais même pas ?
Si loin du monde, je cherche une ancre à ma vie et je connais son nom : Ron. Sans lui, mon existence n'est plus qu'une soustraction. Ce voyage sera mon baroud d'honneur. C'est fini, je rentre à la maison.
Pour clore le récit de cette morne journée, je dois ajouter un passage plus formel concernant ma santé. En effet, je m'aperçois que depuis quelque temps ma peau change de coloration. De hâlée qu'elle était, la voilà devenue blême et presque luisante. Je ne sais en déterminer la cause biologique, car les tests auxquels je me suis soumise sont restés infructueux.
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Un mois que je n'ai plus mis les pieds à l'atelier ! Il est temps de me ressaisir ! Mettons les sorties au théâtre, au restaurant ou au bord de mer, sur le compte des vacances et de celui de Lorrie qui régale chaque heure de ma vie !
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La dépigmentation s'est brusquement accentuée ces dernières heures. Je passe régulièrement devant la porte vitrée du grand sas d'arrimage et je suis, à chaque fois, surprise par ma propre blancheur. On dirait un fantôme ! Ce n'est quand même pas moi cette fille exsangue aux contours imprécis ?
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Lorrie dort paisiblement à mes côtés, plutôt de mon côté...Comment se débrouille-t-elle pour monopoliser toute la largeur du lit ? Elle accapare tout autant mon âme et me mène en riant par le bout du cœur. Ma délicieuse volubile sourit et bavarde jusque dans son sommeil. Et moi, agrippé au bord du matelas, je veille sur elle, attendri par ses légers ronflements dont je garderai le secret.
Je ne me sens même pas coupable envers Annabelle, c'est étrange ; plus d'un an et demi maintenant qu'elle est partie. J'étais convaincu d'être assez fort pour supporter cette absence, mais je demeure interloqué en comprenant que l'attirance ressentie envers celle dont j'ai fait ma femme, n'était rien de plus que de l'attraction. Celle subie par un satellite gravitant autour d'une planète, tout à la fois ténébreuse et scintillante, à la ceinture si proche et pourtant inaccessible, attirante et inabordable. Elle est si forte, elle, si sûre de ses choix et de sa destinée, tellement à l'opposé de moi, le contemplatif, l'artiste, le rêveur… Je ne fais qu'encombrer sa vie.
Anna disait que nous fonderions une famille à son retour, mais je suis certain que très vite, d'autres projets vont l'attirer ailleurs, toujours un peu plus loin, encore et encore.
Cela fait plusieurs jours que je n'ai plus songé à elle, et ma totale absence de contrition me surprend.
***
Heureusement que Catapulte m'a tirée de ce sommeil comateux pour réclamer sa gamelle. A force de câlins féroces et de coups de pattes ajustés, il a réussi à m'arracher à ma couchette. Je suis épuisée, je n'arrive plus à lever la tête de l'oreiller.
Toujours rien dans mes bilans, et pourtant je m'étiole, mes forces m'abandonnent.
Je distingue très mal mon reflet diaphane dans le miroir du sas et je parviens à discerner le chat à travers mes poings pressés sur mes yeux. Que m'arrive-t-il ?
Je vais peut-être être obligée de lancer un signal de détresse, mais la bouée symbolisant le dernier quart du périple vient d'être franchie. Je ne vais quand même pas abandonner maintenant ?
L'ordinateur central clignote au vert, je vais me reposer encore un peu...
***
Lorrie a décidé de m'aider à ranger la maison, je n'y suis plus retourné depuis... depuis, je ne sais plus. Par chance, je n'ai pas d'animaux, ils seraient déjà morts de faim. Nous avons commencé par le bazar de l'atelier.
- C'est la femme de tes rêves ? m'a questionné Lorrie en ramassant le croquis poussiéreux que j'avais esquissé voici bientôt deux ans. C'est presque effacé.
- C'était elle, oui. C'est une esquisse loupée. Et puis, la navette que j'ai dessinée n'est pas du tout ressemblante. Tu peux jeter.
- Quel gâchis, non ! En quelques coups de gomme, je te rends ta toile bien nette.
***
Je ne peux plus bouger, encore moins me lever pour alimenter Catapulte qui miaule rageusement et m'invective.
Tiens le coup, chaton, bientôt nous arriverons. Demain, tu retrouveras ta belle, et moi je reprendrai corps dans les bras de mon mari.
La liaison a repris avec La Base qui s'est chargée de contrôler l'autoguidage d'atterrissage.
J'entends enfin des voix humaines qui appellent et s'inquiètent de ne pas capter de réponse, mais aucun son n'arrive à franchir mes lèvres. Il faut que je concentre mes forces sur ma respiration… inspirer… souffler… inspirer… résister…
***
Dans quelques heures, l'Ulysse va se poser... Les autorités spatiales m'ont personnellement averti, hier soir. Ces deux années ont passé si vite ! Je parcours les pièces et constate, presque désolé, que plus rien ne rappelle le passage de ma femme; ma femme, même ce mot me semble étrange. Aucune photo... Annabelle n'aimait pas son image figée dans un cadre. L'espace lui-même n'était jamais assez vaste, alors…
Juste un portrait que j'avais tracé de mémoire, et que Lorrie a consciencieusement gommé.
***
Voilà, Le Chat, nous y sommes arrivés. Nous avons gagné.
Le sas s'est ouvert, et j'ai perçu les exclamations de joie, puis les cris de surprise.
Ils ont fouillé partout et se sont tus, aucune parole ne pouvant exprimer leur désarroi.
A bord, plus personne, seulement un chat, et moi qui meurs, imperceptible, inaudible, invisible.
Gommée.
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