SOMMAIRE DU SITE      --     APPELS À TEXTES     WEBZINES     ATELIER     GALERIE     FORUM     EBOOKS     BIBLIOTHEQUES     DICTIONNAIRES     LIENS    

Nous sommes le Jeudi 24 mai
Il est 14:23





Plume Rouge N°3


 


Plume Rouge est sur Facebook





Les Marques Pages
Plume-Rouge


Marque-pages fantasy Marque-pages Science-Fiction














 

 

 

 



Blanche Neige
Applecore



C’est sûr, rien à voir avec Maman, la nouvelle meuf de papa.
C’est au « restau de la flaque » qu’il me l’a présentée, voilà six lunes maintenant.
J’étais arrivée la première et je sirotais un nectar d’œillet corsé à point, bien pénarde sur mon pétale, au soleil.

Papounet m’avait annoncé, quelques jours auparavant, sa liaison avec Colombine.
Colombine ! Tu parles d’un prénom ! Enfin, on ne choisit pas, hein ? Je m’appelle bien Blanche Neige, moi.
Bref, le vieux avait débarqué dans ma piaule, l’air guilleret sous ses traits anormalement tendus et ses antennes en vrac. Coincé, quoi.
Je l’adore mon petit papa avec son air de grand ado attardé malgré ses cinq cents printemps tapants. Parfois, j’ai l’impression que c’est moi l’adulte dans la baraque, et lui le môme rêveur.

Aussi, depuis quelque temps, je sentais bien qu’il tramait un truc louche, le grand baby.
J’ai repéré d’abord la discrète teinture de ses ailes qui, de poivre et sel sont devenues progressivement brun chatoyant. Ensuite, il a opté pour un parfum musqué, troqué sa sempiternelle cape en tweed pour un costard queue de pie, et la fréquence de ses séminaires de travail en bord de lac est devenue plus rapprochée, surtout le week-end.
Papa est spécialisé dans la pédiatrie féérique. Il est renommé dans tout le marais.

-J’ai un boulot fou, désolé de te laisser seule encore une fois, Mon Ange, disait-il.
Tu parles !

Enfin, je reviens au débarquement dans ma chambre.
-Chérie, euh, je dois te parler d’une chose qui me tient à cœur, car…
J’aime pas voir mon papounet trémousser du croupion et mal à l’aise.
C’est pourquoi je lui ai coupé la chique en lui annonçant :
-Ok, bab’ ! Maman, ça fait dix cycles maintenant qu’elle a heurté le frelon en plein vol, dix cycles que c’est fini pour elle. Toi, tu as le droit de refaire ta vie. Alors, annonce! elle est comment ta nouvelle princesse ?

D’où l’invitation au restau pour les présentations officielles, et moi qui sirote mon drink en patientant.
J’ai fait exprès d’arriver en avance. Je me suis placée juste pile poil face à l’entrée de la corolle, bien calée au fond, derrière le pistil, histoire de voir avant d’être vue.
Et ben ! Super le spectacle. Ca valait le coup d’œil, mon papa anxieux, crocheté au bras de cette grande gigue en tailleur strict et talons aiguilles, lunettes en amande et chignon tellement tiré qu’on aurait dit qu’elle venait de subir un lifting.
Vraiment rien de ressemblant avec ma bohème de maman.
Tout de suite elle m’a déplu et rien ne s’est arrangé au cours du repas.
C’est quand elle a commencé à critiquer mon côté un peu « gothique », comme elle a dit, que ça m’a gonflé bien bien ; pour elle, des ailes et des ongles peints en noir, agrémentés de trois ou quatre piercings sur le visage, ne sont pas une tenue appropriée pour une jeune fée de bonne famille.
-Je te le dis en toute amitié, Ma Fleur, de femme à femme, a-t-elle rajouté avec un clin d’œil complice.
J’ai préféré ne rien répondre, juste la transpercer de mon regard transformé pour l’occasion en dards bien aiguisés.

Evidemment, elle a fini par s’installer à la maison, la garce, et le climat familial s’en est grandement ressenti. Elle avait décidé unilatéralement que nous serions une famille recomposée idéale.
Tu parles ! Que du flan devant Papa!
Dès qu’il partait au boulot et qu’on se retrouvait toutes les deux, le discours changeait radicalement ; je devenais alors une « petite dévergondée qui avait manqué d’autorité jusqu’alors, et il était temps que je sois recadrée ».
Elle justifiait ses accusations par des prétextes bidons du genre :
-C’est mon rôle désormais de t’éduquer correctement. Ton père est dépassé, tu es si difficile, ta mère était trop laxiste…
Elle embrayait sur des réflexions désobligeantes :
-Tiens-toi bien, enlève ce vernis à ongles, ôte ce short et mets une jupe, démaquille-toi, tu ressembles à un scarabée, à ton âge on ne fume pas d’herbe, etc.
Au début, je me suis dit que ça lui passerait, qu’elle voulait trop bien faire. Comme quoi, je suis par nature de bonne composition.
Mais au fil du temps, tout s’est dégradé. Un jour, un ami de Papounet est passé en visite à la maison et a longuement commenté mon physique avantageux. J’ai l’habitude, soit dit en toute modestie.
Jusque-là, tout allait bien.
Mais, lorsqu’il a rajouté, à l’attention de ma marâtre « Vous deviez vous-même être particulièrement jolie lorsque vous étiez jeune », ça c’est nettement dégradé entre elle et moi, et j’ai compris son problème : la jalousie.
J’étais jeune, belle et rebelle. Elle frôlait le rebut, et ma seule présence lui donnait des envies de meurtre.
Oui, de meurtre.
Comment expliquer, sinon, le feu tandis que je dormais dans ma chambre, pourtant toujours douillettement humide ? Que faisait donc le bout de pomme traitée aux pesticides, glissé dans mon sac à main, sachant que je raffole de ces fruits ?
Si un papillon ne l’avait pas goûté avant moi, c’est Bibi qui dormirais d’un sommeil éternel à cette heure.
Et qui a bloqué la porte de la maison pour m’empêcher de rentrer à l’heure dangereuse où les gobelins affamés sortent chasser les fées ?
Elle et encore Elle.
Et mon papounet éthéré qui ne voyait rien et qui n’était jamais là… Que faire ? La situation devenait grave.

L’heure de la guerre avait sonné.
J’ai décidé de contre-attaquer en allant demander de l’aide à mes bons potes de La Mare Rouge. Aucune chance d’y croiser ma belle-mère, car le quartier est mal réputé et les honnêtes gens ne s’y risquent guère.
Mes copains, ce sont des lutins sympas qui vivent en communauté, tous les sept, près d’une mine désaffectée. Leur squat est une grande salle nichée au pied d’un gros chêne, au bord de l’eau.
A l’étage, aux premières branches, se trouve le garage où sont parquées leurs sept bécanes noires et blanches. La marque c’est « Hirondelle modèle sport ». Ce sont de superbes montures profilées qui filent comme le vent.Cependant, grosses consommatrices de mouches et de moustiques, leur entretien revient cher.
Parfois, on va se faire une virée tous ensemble au-dessus de l’étang, et il faut voir l’allure qu’on a avec nos bottes sanglées et nos blousons noirs. Pour frimer un peu, on a revêtu des lunettes d’aviateur et des casques en cuir.

-Les gars, leur dis-je un soir en sirotant un miel fermenté, je vous ai tout raconté. Maintenant, j’ai besoin d’un coup de main !
-E’omme-la ! proposa Dormeur dans un bâillement à engouffrer un bœuf.
-Tu peux répéter ?
-Dégomme-la, reprit Grincheux en tapant du poing sur la table.
-Colle-lui une frousse mémorable, susurra Timide.
-Donne-la à bouffer à la vieille carpe de l’étang, suggéra Joyeux en montrant les dents.
-J’ai bien songé à tout cela, qu’est-ce que vous croyez, enchaînai-je, mais ces solutions attristeraient mon père, je le crains.

Un silence dubitatif plana sur l’assemblée.
La nuit, lentement, déposait son voile bleuté sur le marais. Atones, nous observions les vers luisants entamer leur veille.

C’est alors que Prof sortit de sa réserve habituelle et énonça lentement de sa voix grave :
-Si je comprends bien, Sa Marâtrerie souhaite admirer le jour qui se lève sur notre île chérie sans que ta présence lui rappelle, dès le petit déjeuner, ses innombrables rides ?
Et toi, tu ne souhaites pas que l’on accentue la décrépitude de Sa Dégénérescence en l’accablant de deux beaux yeux au beurre noir et de cinq dents en moins ?
Ne peinons pas Papa !
Reste une solution.
Atchoum ! Traîne ta morve jusque chez Merlin-Pinpin, rappelle-lui qu’il a un petit service en suspens à nous rendre, et ramène-le fissa.

Il nous fallut la moitié de la nuit pour mettre au point un plan d’attaque.
Comme l’avait ordonné le vieux Merlin, doyen des gnomes, j'apportai le lendemain quelques effets personnels de Colombine : un peu de poudre d’ailes balayée dans sa chambre et quelques cheveux recueillis sur sa brosse.
Je ne cherchai pas à en apprendre davantage sur les potions qu’il s’empressa d’aller quérir en haut des étagères surchargées qui garnissaient son antre.
-On se reverra, comme convenu, se contenta-t-il de marmonner en guise d’au revoir.

Dans cette attente, je fus charmante avec Belle-maman, allant jusqu’à flatter sa grande beauté lorsque je la surprenais à soliloquer devant sa psyché.
A sa mine sceptique, je devinais qu’elle se méfiait de mon ton égayé.
Je savais qu’il me fallait éviter toute exagération dans l’amabilité, mais je ne pouvais m’en empêcher. Je suis, en effet, taquine de nature.
En tout cas, déstabilisée par ma nouvelle attitude, Marâtre ne tenta aucune autre malfaisance à mon égard.

C’est ainsi que nous convînmes d’un dîner entre filles, programmé au soir même de la nouvelle lune.
-Le mâle de la maison est de nouveau absent. Profitons-en, lui proposai-je.
Juste une course à faire de l’autre côté de l’étang et rendez-vous, tout à l’heure, à la croisée des quatre chemins.

Je volai comme une dératée vers le point de rencontre et j’arrivai hors d’haleine.
Là, Merlin patientait en entortillant sa longue barbe grise entre ses doigts tordus, entouré de mes sept complices hilares.
-Voilà la préparation, bougonna-t-il en me tendant un petit flacon de verre ciselé. Débrouille-toi avec ça ! Et n’oublie pas qu’une goutte suffit, précisa-t-il, en s’éloignant sur le chemin.

-On reste dans les parages pour assister au spectacle, m’avisa Joyeux en battant des mains.


Marâtre apparut bientôt au-dessus du feuillage clairsemé et se posa à mes côtés en lissant sa jupe noire. Elle souriait.
-Quelle charmante idée tu as eue, ma chérie ! Allons, le temps de me repoudrer un peu le nez et je te suis !

Elle sortit rapidement un minuscule poudrier argenté du réticule qu’elle portait en bandoulière, l’ouvrit, et d’un souffle précis, me propulsa en pleine face une poussière légère et dorée.
Surprise, je reculai vivement d’un pas, mais trop tard. J’avais de la poudre plein les yeux, et les frotter empirait la sensation de brûlure.
-Eh ! Ca va pas non ?

Autour de moi, les arbres devinrent brumeux, les couleurs s’estompèrent, et les formes évoluèrent confusément et puis, plus rien.

Je m’éveillai au petit matin, entourée de mes sept copains qui reniflaient.
Je sais que le jour était là, parce que j’en percevais la lumière à travers mes paupières closes.

Depuis le temps, j’ai renoncé à les ouvrir. J’ai compris, au travers des propos de mes camarades qui veillent sur moi depuis les lustres, l’inutilité de mes efforts.
Apparemment, un jour, un prince viendra, un jour, il m’emmènera.

Alors là, la vieille, elle va morfler !

Pour l’instant, je suis un sujet d’étude pour mon médecin de père qui se consacre à mon cas et se réconforte dans les bras chafouins de ma perfide belle-mère.

Quand je pense que je comptais lui administrer une potion de jeunesse et de beauté…


Retour

Retour à la liste des auteurs



Copyright © 2007-2012 -PH-
plume-rouge.fr - Infos légales - Piège à spam - Liens - Nous contacter