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Plume Rouge N°3


 


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Le burin
Sylvain Laju



Lorsque Sarik pénétra dans la taverne, une pénombre complice l’accueillit. Le plafond était bas, les vitres couvertes de crasse et les rares lampes à huile, disséminées sur les tables, ne prodiguaient qu’une faible lueur.
Tête baissée, il choisit une petite table et se laissa glisser sur un banc. Il rangea son sac de voyage sous le banc et héla la serveuse, une femme ronde comme une barrique, à la peau tendue et au teint rouge. Elle se dandina en boitillant jusqu’à lui et prit sa commande. Quelques secondes plus tard, il avait devant lui un godet de vin rouge et une petite lampe à la flamme tremblotante.
Sarik repoussa doucement la lampe et observa du coin de l’œil les autres pensionnaires de l’établissement. On lui avait assuré que celui qu’il cherchait passait ses soirées dans cette gargote. Par chance, la salle n’était peuplée que de cinq individus :
Un homme grand et sec, pâle et barbu, habillé d’un pardessus en cuir noir. Il sirotait le contenu d’un grand verre d’un air mélancolique.
Un nain chauve et glabre, le crâne sillonné de petits tatouages, perché sur un tabouret au bar. Les nains ne pouvaient avoir de potentiel magique suffisant pour exercer la magie officiellement.
Un vieillard, visiblement sénile et aveugle, vautré sur le sol et chiquant avec délectation. Parfois, ses lèvres formaient des mots silencieux alors que son regard terne semblait se fixer sur un point invisible.
Un mastodonte qui se tenait courbé au dessus d’une assiette et qui en vidait le contenu avidement. De là où il se trouvait, Sarik ne voyait que son dos musculeux qui se modelait au rythme des mouvements de son bras.
Enfin, la serveuse, sans doute également gérante du lieu.
Sarik avait un choix à faire. Un seul de ces individus était celui qu’il cherchait et il ne souhaitait pas se faire remarquer en fouinant ostensiblement. Il devait trouver son homme du premier coup.
Par élimination, il opta pour le grand gaillard en noir. Il avait terminé son verre et était désormais allongé sur une banquette, les yeux dans le vague. Un habitué, pour sûr.
Sarik s’apprêtait à se lever lorsque le nain apparut dans son champ de vision. Silencieusement, il se hissa sur son banc et leva vers lui deux petits yeux inquisiteurs. L’éclairage bas lui dessinait un visage anguleux, tout en triangles. Après quelques secondes d’observation, le petit homme entrouvrit son manteau pour laisser apparaître une série de petits objets ronds, accrochés à la doublure.

- Magicien ? commença le vendeur à la sauvette. Illusionniste ? Conjurateur ? Enchanteur ?
- Altérateur , répondit Sarik de sa voix feutrée.

Le nain se figea. Son front se plissa sous l’effet de la peur. Sur ses bras nus, une chair de poule frémissait.

- Je ne te ferai rien, ajouta le mage. Que vends-tu ?
- Rien que de la qualité, Maître , balbutia le nain. Des runes premier choix, gravées sur pièces de plomb.
- Du plomb ? C’est de la pacotille.
- Mais aussi, s’empressa de continuer le vendeur, des formules inédites transcrites sur parchemin.

Il extirpa d’une poche intérieure un rouleau attaché par un fin ruban. Sarik le lui prit des mains et parcourut les formules magiques inscrites à l’encre.

- Aucun sort d’altération, constata-t-il en lui tendant le rouleau. Tu ne m’intéresses pas.

Il but quelques gorgées de vin pendant que le nain rangeait sa marchandise en tremblotant. Ce dernier hésita un instant et se lança.

- Maître mage, que faites-vous dans ce sombre endroit ? Désirez-vous louer vos services ?

Sarik sourit en songeant aux services dont il voulait parler. Un altérateur était un spécialiste en destruction. Matière inerte ou vivante, visible ou invisible, rien ne résistait longtemps à un mage expérimenté. Et ceux qui proposaient leur art dans le but de réaliser des basses besognes n’étaient pas rares.
Mais Sarik n’était pas de ceux-là.

- Non, je cherche quelqu’un. Un altérateur, comme moi.
- Si vous connaissez le nom de ce mage, Maître , je puis peut-être vous renseigner.

La voix du nain était flûtée, très discordante par rapport à son physique trapu. Sur son crâne, les inscriptions ressortaient comme des corbeaux sur de la neige.

- Je n’ai ni nom, ni description, concéda Sarik. Je sais juste qu’il doit être là ce soir et qu’on le nomme le Burin.

Le nain jeta un bref coup d’œil à leurs voisins et secoua la tête.

- Ce sont tous des habitués. Il n’y a aucun mage parmi eux. Le grand sec qui a l’air de dormir est un barde. Il est sûrement en train de composer une chanson en ce moment même. Le gros caïd est un mercenaire à la petite semaine qui s’engage pour des campagnes peu dangereuses. Il est impressionnant, mais il vit toujours chez sa mère.
Le tatoué pouffa de sa boutade. Sarik ne cilla pas.
- Et la patronne ?

Le nain étouffa un hoquet.

- Rita ? Elle tient ce bouge depuis vingt ans. Si elle était mage, elle ne s’enfermerait pas dans cette boîte du matin au soir.
- Et le vieux, insista Sarik.
- Willy... il est aveugle et fou. Il passe son temps à parler tout seul. A mon avis, on vous a donné une fausse information, Maître.

Sarik termina son verre. Cul sec. Ça avait un arrière-goût d’urine, ce qui s’accommodait plutôt bien avec l’odeur de moisi de la salle. À côté de lui, le nabot patientait. Il lui avait donné des informations et attendait son dû. Sarik se pencha vers lui.

- Tes renseignements m’ont aidé, mon gars. Je te les échange contre des informations sur le Burin. Tu ne connais rien de lui, n’est-ce pas.

Le nain pesa mentalement la proposition et décida probablement de ne pas contrarier un altérateur. Il opina du chef.

- Sais-tu comment les altérateurs lancent leurs sorts ?

Le nain frissonna. Ceux qui détenaient cette information l’emportaient dans leur tombe. Sarik ôta son gant droit et montra sa paume. Une rune y était tatouée.

- Ils apposent leur main sur leur victime et ils susurrent une formule. Ça prend à peine trois secondes.

Tout en parlant, il effleura le bras du nain. Celui-ci suait à grosses gouttes et regardait avec affolement l’oiseau de mauvais augure qui s’était posé sur lui.

- Tu vois, pas besoin de crier, une phrase prononcée à mi-voix suffit. Mais le Burin, lui, agit différemment.
Il ôta sa main. Le nain poussa un soupir.
- Son pouvoir vient de sa voix. On dit que son cri peut tout briser : le plus fort des hommes, la plus solide des murailles.
- C’est... c’est ce pouvoir que vous désirez acquérir, Maître ?
- En effet, avoua Sarik en ajustant son gant. Un homme qui détient un telle technique ne peut demeurer longtemps sans la transmettre. C’est dans l’ordre des choses. Or, personne n’a jamais revendiqué être son successeur. Je veux être son successeur.

Le nain leva les yeux vers ceux du mage altérateur et y lut une soif de pouvoir démesurée, liée à une volonté de fer. Il se tint fermement à la table pour éviter de trembler et posa une nouvelle question.

- Sur votre paume, Maître, c’est une rune ?
- Oui. Une rune de séparation des chairs. Regarde-la bien, tu n’en verras jamais d’autres. C’est mon invention.

Le nain fixa son regard sur le noir entrelacs de lignes brisées et de chiffres romains qui s’étendait de la base du pouce à l’auriculaire. Il respirait lourdement, se demandant à quel moment il franchirait la limite, à quel moment le mage le trouverait trop curieux. Il continua son jeu dangereux.

- Maître, toutes ces informations sont secrètes. Pourquoi me les livrez-vous ?
Sarik lui sourit aimablement.
- Tu as posé tes questions poliment, tu as des réponses.
Un masque d’incompréhension se forma sur le visage du nain.
- Ne craignez-vous pas que vos secrets ne soient colportés ?
- Non. Car si un altérateur apprend un jour que tu as véhiculé de tels secrets, tu seras mort dans la semaine. Les altérateurs sont plus nombreux qu’on ne le croit, et très discrets, crois-moi.

Sarik baissa les yeux vers son verre vide et leva la main pour attirer l’attention de Rita. Le nain en profita pour filer.
Le mage demanda à la tenancière une part du ragoût qui réchauffait dans un chaudron et une chambre pour la nuit.
Lorsque son plat fut posé devant lui, il mangea lentement, profitant de chaque infâme bouchée comme si c’était un mets de prince. En tant qu’altérateur, il avait une conscience aiguë du bienfait que lui apportait la nourriture terrestre. Un mage spécialisé dans la destruction de la matière savait quel prix donner à tout ce qui en créait.
La mastication lui donnait également le loisir de songer à sa situation. Huit mois qu’il cherchait son homme. Le Burin. Celui qui avait fait de sa voix une arme, aux antipodes de l’approche classique de l’altération.
Il ne pouvait pas s’avouer vaincu. Pas encore. Le barde ou le barbare pouvait très bien mener une double vie.
Une fois son assiette récurée, il s’approcha du colosse. Ce dernier avait déposé ses armes sur la table et en grattait la rouille du bout d’un couteau. La rouille ! Quelle déchéance.
Sarik se força à sourire et lança :

- Une campagne en préparation ?

L’homme leva lentement la tête, les sourcils relevés, comme un petit garçon pris en faute.

- Oui, mentit-il. Elle n’ont pas le temps de refroidir.

Le barbare avait un visage charnu mais dur, percé de deux yeux enfoncés et surmonté de longs cheveux noirs. Sa voix, par contre, s’avérait particulièrement mélodieuse. Sarik ne s’y trompa pas, ce type était un véritable agneau coincé dans un corps de taureau.
Sur la table, il avait aligné une machette, un poignard et un cimeterre. Sarik se pencha et passa un doigt sur la lame du poignard. Un objet de bonne facture, mais très courant.

- Jolie dague... C’est un souvenir de combat ?
- Oui... (Il baissa la tête) ça vient de Perse.
- Magnifique, minauda Sarik en retirant sa main de l’arme.

Manifestement, le mastodonte n’était pas un expert en mensonges ; ce n’était pas le Burin. Sarik salua et se retourna.
A quelques pas de là, le barde s’était complètement vautré sur sa banquette et murmurait des sons incongrus en faisant courir ses longs doigts le long d’un fil invisible. Il portait des fils d’or tressés dans ses cheveux et d’autres passementés sur son long manteau. À travers ses paupières mi-closes, son regard semblait lointain et sa tête dodelinait au rythme de sa mélopée intérieure.
Un fichu barde !
Exaspéré, l’altérateur retourna à sa table en manquant de trébucher sur un bâton que tenait l’aveugle, toujours prostré dans son coin de crasse. Il empoigna son sac et grimpa les marches de l’escalier quatre à quatre. Rita lui avait donné une bonne chambre : un lit – et non un matelas posé au sol – une chaise en paille, une jarre d’eau claire et une grosse baignoire.
Il se débarrassa de ses effets : son sac, son pardessus, son gilet, ses gants, ses bottes et son pantalon. Ainsi dévêtu, il n’avait pas froid. Il bouillait intérieurement de ne pas avoir démasqué son homme. Une fois de plus, il aboutissait à une impasse.
Pour se calmer, il s’aspergea le visage et le torse d’eau fraîche, puis vida le contenu de son sac sur le lit et passa ses runes en revue. Il les avait toutes gravées sur des disques de cuivre d’une main de large et recouvertes d’un vernis protecteur. La qualité d’une rune est primordiale dans l’efficacité d’un sort, autant que la bonne élocution de la formule ou qu’un potentiel magique suffisant.
Fissuration, désagrégation, démantèlement, trou béant, liquéfaction... Ses runes étaient redoutables sur des objets, voire contre un ennemi endormi, mais impossibles à utiliser au cours d’une bataille ou d’un duel. Son sort de séparation des chairs était ce qu’il avait de plus puissant, mais il ne pouvait s’en servir contre plus d’une personne à la fois.
Le Burin, lui, avait réussi la transition : en partant d’une pratique absolument occulte, il avait abouti à un art vivant, violent et diablement efficace.
C’est alors qu’on frappa à la porte. Le premier réflexe de Sarik fut de vite replacer ses runes dans le sac. Ensuite, il se leva calmement et ouvrit la porte.
Le vieil aveugle se tenait de l’autre côté, bien droit, les yeux dirigés vers l’altérateur. Celui-ci eut une moue de dégoût et referma la porte. Le vieux la bloqua à l’aide de son bâton.

- Je ne me suis pas perdu, dit-il d’une voix grenue. Je suis venu te voir.

Sarik recula de quelques pas alors que le vieillard entrait dans sa chambre. Il mit quelques secondes à reprendre ses esprits.

- Tu es... le Burin ?
- Non, mais je le connais très bien. Je suis devin.
- Devin, répéta l’altérateur. Tu es un vrai aveugle ?

Le vieil homme soupira.

- C’est une cécité qui touche la plupart des devins. A force de voir l’avenir, nous ne sommes plus capables de voir le présent. Sais-tu quel mal frappe les altérateurs ?
Sarik fit la grimace et secoua faiblement la tête.
- Le cœur ! A force de destruction, il finit par ne plus servir à rien et se nécrose. As-tu des problèmes de cœur, Altérateur ?

Sarik posa sa main sur son torse. Son organe s’était subitement mis à battre lourdement. Lentement, il se força à respirer et se laissa tomber sur le lit. Il fallait qu’il fasse un effort pour rationaliser la situation : il était robuste, jeune, bien armé ; l’autre était un aveugle, un vieil homme. Il ne risquait rien.

- Comment sais-tu que je suis altérateur ? demanda-t-il d’une voix mal maîtrisée.

Le devin mit plusieurs secondes à répondre, ce qui laissa à Sarik le temps de le détailler pour la première fois. Il était moins âgé qu’il ne l’avait cru. Quelques cheveux noirs se débattaient encore parmi sa crinière blanche et ses rides étaient peu profondes. La loque qu’il portait sur ses épaules, et qui traînait sur le sol, avait été autrefois une belle robe de mage, rouge et verte. Son regard, terni par un voile blanc, offrait des pupilles nettement visibles, cercles bleu-gris qui ne quittaient Sarik à aucun moment.
L’homme n’avait pas bougé du seuil de la porte, légèrement voûté, une main solidement agrippée au pommeau de son long bâton. Il déclara de sa voix usée :

- Je le sais.
- Bien. Maintenant, dis-moi où je peux trouver le Burin.

Le devin découvrit une rangée de dents pourries.

- Je dois d’abord savoir si tu es digne de le voir.
- Comment ça ?
- Je suis son garde-fou. Tous ceux qui veulent lui passer commande passent par moi. Je décide si la nature de cette commande lui convient.
- Quel genre de... commandes accepte-t-il ?

Le sourire du vieil homme s’affaissa.

- Tu ne sais donc pas qui est le Burin.

Il fit quelques pas, faisant claquer son bâton devant lui, et se laissa tomber sur la chaise. Sans hésitation. Il toussa, et son timbre se fit plus net, plus assuré.

- C’est un sculpteur, d’où son surnom. Il se sert de sa voix pour modeler la matière. Il travaille pour le compte de puissants seigneurs et ses œuvres sont célèbres jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Sarik garda un masque de grès.

- Comment pratique-t-il ?
- Il ne connaît qu’un seul sort, qu’il maîtrise à la perfection. C’est le sort de vent.

L’altérateur laissa s’échapper un sifflement. Le vent était une base commune entre l’altération et la transmutation, selon la philosophie que l’on prêtait au sort : modification de la structure de l’air ou disparition de matière créant une différence de pression. En raison du peu d’applications concrètes, ce sort n’était quasiment jamais pratiqué par les mages, qu’ils soient de l’une ou l’autre des deux écoles.
Une fois de plus, le Burin se trouvait à contre-courant, ce qui le rendait encore plus intéressant.

- Sa rune est tatouée sur sa langue, continua le devin, et le contact avec la cible du sort, l’air, se fait dans la bouche. Durant quelques secondes, l’air ainsi altéré prend une consistance presque solide et peut transpercer n’importe quoi.
- Et il doit crier pour lancer son sort ?
- Une fois la formule récitée, c’est l’intensité et la fréquence de sa voix qui modulent le jet d’air. Plus le son est fort, plus le jet est puissant.
- Et plus le son est aigu, plus le jet est fin, conclut Sarik, les yeux dans le vague.
- Tu sais ce que tu veux savoir, résuma le devin. Maintenant, c’est mon tour. Pourquoi désires-tu voir le Burin ?

Le mage venait de se lever et se dirigeait vers Sarik à petits pas. Brusquement, il pointa la pomme de son bâton sur la poitrine de l’altérateur et scanda une rapide formule. Ce dernier n’eut le temps que de faire un saut en arrière. Trop tard.

- Qu’as-tu fait, vieux fou ?

Sa poitrine palpitait d’une lueur crue, rouge et verte. C’était indolore mais terrifiant. En observant l’extrémité du bâton du vieux, il remarqua que des fils de couleurs y avaient été collés de manière à former des points d’interrogation entremêlés.
Une rune de vérité.

- J’ai visé le cœur, ton point faible. Tu ne peux désormais plus mentir, assena le devin. Pourquoi désires-tu voir le Burin ?
- Je...

Les mots que Sarik formulait dans sa tête ne parvenaient à franchir le barrage de ses lèvres. Après quelques secondes de lutte, il abandonna.

- Je veux connaître sa technique pour en faire une technique de combat.
- Et au-delà ?

Sa voix le transperçait comme une lame glacée.

- Je veux le pouvoir... Le respect... Le contrôle sur les autres.

Les paupières du devin se plissèrent alors qu’il hochait la tête. Il ramena son bâton contre son ventre et resta plusieurs minutes totalement immobile. En transe. Sarik respirait avidement, par saccades, et n’osait pas dire un mot avant que l’autre ne revienne.

- Je devrais te tuer, lança-t-il lorsque le vieillard sembla revenir à la réalité.
- Tu ne saurais jamais où habite le Burin. Assieds-toi et écoute.

La voix de l’aveugle était désormais parfaitement claire. Il avait la froide tranquillité de celui qui avait vu l’avenir. Sarik mourait d’envie de se jeter sur lui, de lui arracher les yeux et la langue, mais il s’exécuta docilement.
Il attendait le verdict.

- Le destin est capricieux, déclara le vieil homme sur un sourire édenté. Je vais te laisser parler à mon maître, mais je te déconseille de le faire.
- Pourquoi ?
- Ton souhait est une chose. Ton destin en est une autre. Peut-être le pouvoir suprême n’est pas ce qu’il te faut. Tu rencontreras des résistances...
- C’est à moi d’en décider.
- Parfois aussi, le plus fort des hommes est terrassé par un adversaire qu’il ne soupçonnait pas, et celui qu’il prenait pour un allié devient un ennemi mortel.

Sarik détestait les discours alambiqués de certains devins, lorsqu’ils sortaient d’une transe. D’une brusque détente, il saisit le vieux par la gorge et le colla contre le mur. Avec sa main libre, il serra son bras maigre et susurra à son oreille :

- Maintenant, vieux bouc, tu me donnes mes réponses ou je te fais souffrir.

Et d’une voix toute douce, il entonna sa formule préférée.
Quelques minutes plus tard, il parcourait les rues froides de la ville, l’adresse de son futur maître d’armes en tête. Il traça à grands pas vers le Sud, dépassa une sentinelle fatiguée et se dirigea vers une bicoque délabrée.
La maison se dressait dans la lande, découpée par l’éclat de la lune, toutes lumières éteintes. Sarik n’hésita pas une seconde et tambourina à la porte. Il vit à travers un carreau l’intérieur de la masure prendre forme sous la faible lumière d’une lampe à main. A mesure que l’homme approchait de la porte d’entrée, il entendait également des toussotements monter en intensité, suivis de bruits de chocs, comme un marteau que l’on laisserait tomber. Il essayait de comprendre ce qu’était ce bruit lorsque la voix du Burin lui parvint à travers la porte.

- Qui est là ?

Mal réveillé, l’homme avait également la voix enrouée.

- Je voudrais être votre disciple. Acceptez de m’enseigner votre art.
- Je n’enseigne pas.
- S’il vous plaît, Maître . Laissez-moi au moins entrer.
- Je ne reçois pas. Je suis enrhumé.

De nouveau des toussotements, tous suivis d’un choc sourd.

- Je n’ai pas peur d’attraper votre rhume. Je... je vais enfoncer la porte si vous n’ouvrez pas.

Silence de l’autre côté. Le cœur de Sarik pulsait comme celui d’un cheval fou. Il prit son élan, présenta son épaule.

- Attention ! Je vais éternuer, fit le Burin d’une voix étouffée.

Sarik percuta la porte à pleine vitesse. Cette dernière se fendit en deux facilement. Il avait la place de passer. Il engagea une jambe. Le Burin éternua.
Sarik fut tout d’abord surpris par la force du cri. Le type avait du coffre, c’est sûr. Puis il sentit la douleur. Une simple piqûre au premier abord, qui devint une lente explosion à mesure que le temps passait. Et que le sang coulait.
La formule n’avait pas été prononcée. Mais le son de l’éternuement était tellement puissant, et le sort tellement ancré dans les fibres du Burin, que le simple frottement de l’air sur la rune avait suffit. Une fine lame l’air en avait jailli et s’était perdue dans le néant en transperçant Sarik.
En plein cœur.




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