
Le vent balayait le sable noir. Les végétaux rachitiques, malmenés par les rafales, s’accrochaient vaillamment au sol caillouteux. La monotonie de l’horizon n’était brisée que par un unique relief, une tour d’ivoire étincelante et pure, irréelle à travers les nuages de poussière. Elle s’élevait, immortelle, défiant les éléments furieux, et son éclat était un cri d’espoir. Elle ne pouvait laisser indifférente. La Dame à son sommet se languissait pourtant : elle était seule depuis bien longtemps, et sa lumière, et ses robes chatoyantes, commençaient à pâlir. Elle se sentait dépérir – immortelle, nonobstant son âme était avide de lumière. Les étendues qu’elle apercevait au-delà de ses murs étaient ternes et grises, tristes, et les lueurs de quelques flammes ne lui suffisaient pas. Elle aspirait à la vie, au renouveau, mais ne disposait que de l’éternel cycle des astres.
***
Nefar guette le terrier. Il a vu le lièvre chétif s’y engouffrer, et espère que l’animal finira par ressortir. Il voit déjà ses longues oreilles pointer leurs extrémités, son bout de museau renifle prudemment l’extérieur, et un petit pas prudent, suivi d’un autre … Il est dehors.
Le garçon s’approche lentement, lève un peu sa fronde. Le lièvre commence à grignoter quelques herbes rabougries. C’est le moment.
Un geste vif. Un choc. Il y aura de la viande ce soir ; filandreuse sans aucun doute, mais elle leur paraîtra festin. Nefar ramasse son butin, esquisse un sourire. Son jeune âge ne l’empêche pas d’être un chasseur adroit sur qui l’on peut compter. Il retourne au village au rythme de ses pas souples, les yeux toujours à l’affût de nouvelles proies. Mais les êtres vivants sont rares.
Le soir, sa famille l’acclame et festoie. Rien ne sera perdu du maigre gibier : ses os craquent sous les dents, et son sang est un cru de choix. Lorsque les dernières miettes sont avalées, les membres font cercle et se réchauffent. La nuit est aussi sombre que le jour, mais la température faiblit et il devient dangereux de rester seul. Le groupe se resserre, cherchant également réconfort dans l’étreinte. L’une des jeunes enfants, recroquevillée entre les genoux de Nefar, dessine sur la terre friable. Modèle un haut édifice d’où émanent de grands rayons. Puis lève les yeux vers son grand frère si fort.
« Tu es déjà allé voir ce qu’il y a là-bas ?
- Jamais.
- Pourquoi ?
- Les plaines qui enserrent la tour sont encore plus dangereuses que celles que nous connaissons ; on dit qu’il y rôde des monstres de cauchemars qui veillent la lumière. Et puis …
- Et puis ?
- Et si je n’en reviens pas ? Que ferais-tu alors, Princesse ? »
Silence. Livia poursuit son dessin, crée une grande barrière tout autour de la tour.
« Mais la lumière, elle peut passer, non ? On la voit bien ! »
C’est au tour d’un autre d’intervenir ; un homme balafré et endurci qui éructe ses mots :
« Et quel bien nous fait-elle ?
- Elle est belle !
- Espoir futile !
- On sait toujours où elle est. On la regarde tous, pas vrai ? Moi, j’aimerais bien savoir à qui elle appartient !
- Pourquoi ?
- Je pense que c’est une fée. Dans cette haute tour est emprisonné un ange qui n’attend que nous.
- Et ? »
La petite fille grimace. Sur son dessin de terre, elle ouvre un passage dans le cercle qui entoure l’édifice, puis elle se tourne vers Nefar.
« Tu ne veux vraiment pas aller voir ce qu’il y a ? On est pour l’instant rassasié, mais ça ne durera pas !
- Hum. »
Nefar regarde ailleurs. Il y a déjà songé, bien sûr ; comment aurait-il pu en être autrement ? Mais les histoires qu’il a entendues sur ce lieu lui font peur. Ses craintes l’entravent ; c’est une angoisse des origines, le malaise que provoque une envie interdite. Superstitions … ? – Leur monde est ténèbres : la lumière est taboue. Et qu’est cette tour sinon un éclat à nul autre pareil ?
Il sent pourtant la chaleur de sa sœur entre ses bras, son attente, son espoir. Il efface d’un geste peu sûr la barrière du dessin. Le guerrier est d’un coup bien craintif ! S’il ne le fait, qui donc osera ? Il ira. Il ne s’attardera pas, il ne veut pas que sa famille dépérisse, mais il lui faut savoir.
Le lendemain, Nefar se hâte. Il embrasse ses frères et sœurs, ses parents, les autres du village qui sont également venus voir son départ – eux aussi ont un espoir dans les yeux qu’il ne souhaite pas décevoir. Mais il sera seul : le tabou est trop ancré en eux, cette tour éburnée est un temple interdit.
Il laisse les vivants derrière lui. Tourne les yeux vers la lumière. La tour scintille, au loin. Semble lui faire signe d’approcher. Il fait un pas après l’autre, avance doucement, puis accélère. Les alentours du village lui restent familiers, il sait éviter les gouffres, les lieux réputés dangereux. Puis il atteint la limite des terres explorées. Le terrain est maintenant inconnu, il lui faut prendre garde aux pièges qui le parsèment, aux zones viciées qui malgré un aspect commun peuvent être mortelles. Il inspire posément, use de tous ses sens pour détecter les menaces éventuelles. Un arbre plus fringant que les autres attire son attention. Il s’en éloigne et le contourne de loin. Bien lui en prend : il remarque une carcasse de mammifère assaillie par des filaments sombres, avachie au pied de l’ancien végétal.
Le vent souffle des nuages de poussière qui obscurcissent parfois sa vision. La tour lui paraît alors être un mirage qu’il n’atteindra jamais. Mais, malgré les particules sombres qui lui piquent les yeux, il s’obstine et avance, toujours. Chaque pied après l’autre. En lorgnant du coin de l’œil les ombres qui s’agitent et se font vivantes, mais sans jamais les contempler de face – les scruter reviendrait à admettre leur existence et elles risqueraient alors de s’emparer de lui, et sa quête s’achèverait là. Il a trop avancé maintenant pour rebrousser chemin. Par moment les volutes de cendres retombent, et il voit la tour se dresser dans sa splendeur inaltérée ; il reprend courage, et poursuit plus vaillamment.
Le chemin se traîne, interminable. Il s’en approche pourtant ! Sa volonté est payante. L’éclat se fait éblouissant, Nefar plisse les yeux, s’habitue peu à peu. Les ombres sont moins menaçantes ; s’écarteraient-elles sur son passage ? Les créatures fuyantes restent à la lisière de sa vision, demeurent invisibles. Et, enfin : la tour se dresse devant lui. Il court sur les derniers mètres ! Sous sa paume, les murs sont chauds. Aimants. Il colle sa joue contre l’enceinte. Il croit entendre une plainte venant de ses entrailles. Qui l’appelle, le supplie, l’implore d’entrer et de la libérer.
Nefar s’arrache de la muraille, fait le tour du bâtiment. Une porte de platine se dresse devant lui, barrée de l’extérieur par une lourde barre de métal. Il la soulève avec difficulté et finit par entrer.
Ebloui, il ferme les yeux, puis les rouvre doucement, tout doucement … L’intérieur de la tour est d’un blanc laiteux auquel il n’est pas habitué. Le sol de marbre, parfaitement poli, reflète l’escalier en colimaçon qui s’élève vers le sommet. Et qu’il emprunte, le cœur empli d’appréhension, mais il veut savoir.
Les marches se suivent, l’ascension semble sans fin. Nefar commence à douter de parvenir un jour au sommet. Il halète, son souffle se fait court. Ses poumons le brûlent. Cependant, alors qu’il désespère et pense renoncer, il parvient à un palier où s’élève une porte ouvragée. La poignée d’albâtre tourne doucement.
***
La Dame était accoudée à la fenêtre, le regard toujours vers l’horizon, et elle ne le vit pas entrer. Ce furent les raclements de ses pieds qui l’alertèrent ; alors elle se tourna vers lui. Elle découvrit un être malingre, couvert de crasse, qui jurait avec sa prison immaculée. La poussière s’était infiltrée dans les rigoles de sa peau grisâtre, sa tignasse pendait en loques – il était une parfaite illustration de ce qu’elle imaginait de l’extérieur. Pourtant, elle enviait la lueur de son regard noir. C’était l’étincelle de la vie, ce à quoi elle aspirait, et qui pourrait, peut-être, briser sa solitude.
Elle esquissa quelques pas vers la créature, qui recula, craintive. La Dame s’agenouilla, elle ne souhaitait pas faire peur, surtout pas ! et replia sous elle sa robe chatoyante, rejeta en arrière sa chevelure étincelante.
A petits pas craintifs, Nefar s’avança. Devant lui se tenait un être de lumière, un ange, une déesse ! Il s’abreuvait de sa clarté, s’émerveillait de son éclat. Elle était si différente de ce qu’il connaissait ! C’était donc cela que dissimulait la tour, c’était cette merveille qui leur avait été soustraite ! Longtemps, il ne put que dévisager la Dame. Après une vie dans un monde obscur aux lumières toujours pâles, il se repaissait de l’éclat devant lui. Il n’eut bientôt plus qu’une envie : mener cette découverte aux siens, leurs faire partager cette trouvaille.
La Dame lui souriait, avenante, et il s’avança pour prendre sa main lactée dans sa paume cendreuse. Lorsqu’elle se releva, l’étoffe opaline de sa robe retomba comme un carcan protecteur.
Le jeune garçon attira la Dame hors de la chambre et ils s’en furent, sans plus de cérémonies.
Main dans la main, Nefar devant, la Dame à sa suite, ils descendaient l’interminable escalier. Ils parvinrent au seuil de la tour. Les ombres les entouraient, menaçantes. Elles s’assemblaient en masses informes et affamées, s’agglutinaient mais restaient à quelque distance. La Dame semblait craintive. C’était la vie qu’elle recherchait – qu’étaient donc ces créatures ténébreuses sans intelligence ? Nefar serra plus fort sa petite main, et elle se rapprocha de lui.
« N’aie pas peur, je te protègerai. Viens avec moi ; suis moi ! »
Les sons rauques qui sortaient de la bouche de Nefar restaient incompréhensibles à la Dame. Étoile elle était : son langage était celui des astres. Mais elle était prisonnière depuis trop longtemps pour pouvoir rejoindre les siens.
Le garçon la tira derrière lui et elle le laissa faire, lui remettant sa vie. Car lui était vivant, sans doute aucun ; elle pouvait voir la volonté qui l’animait, qui lui faisait espérer le futur et lui donnait des ailes. Il ne fallut que quelques pas pour que la tour disparaisse, masquée par la poussière. La Dame, oppressée par l‘obscurité, se colla davantage au guerrier. Les silhouettes nébuleuses les encerclaient, attirées par sa clarté – mais aucune d’entre elles n’était assez téméraire pour approcher. Nefar et la Dame se hâtaient. Le garçon agrippait de sa main libre sa fronde ; piètre défense contre les cauchemars, mais rassurante, tout de même.
Ils franchissaient une muraille de caillasse lorsqu’ils entendirent un mugissement profond. La Dame frémit, rassembla ses voiles. Le monde lui semblait sauvage, dangereux, elle regrettait presque sa prison lumineuse. Autour d’eux tout était sombre, paraissait uniforme.
Nefar ralentit. Le cri qu’ils avaient entendu lui était inconnu. La prudence était de mise.
Ils avancèrent à petits pas prudents. Les voiles de poussière s’ouvraient devant eux. Ils parcoururent un long chemin, toujours inquiets, attentifs autant qu’ils le pouvaient. Les ombres tremblotantes restèrent derrière eux. Les lieux qu’ils empruntaient étaient plus décharnés que jamais, pourtant les monstres se faisaient rares.
Puis le brouillard s’éclaircit. Cela ne dura qu’un instant, un infime instant, mais qui se grava à vif dans la mémoire de la Dame : à leur droite s’élevait un monstre comme elle n’en avait jamais vu, un spectre de hantise au corps démantelé. Il était prostré devant un profond cratère, ses ailes difformes étendues derrière lui. La lave flamboyante qui émergeait de la fente faisait paraître les ombres plus inquiétantes encore ; et lui s’en enivrait, il lapait la roche en fusion avant qu’elle ne perde son éclat. Il gémissait dans sa curée ; absorbé par les rougeoiements, il ne les remarqua pas.
Nefar pressa la Dame. Ils approchaient du village, il ne voulait pas s’attarder plus que nécessaire. Les siens épiaient depuis si longtemps la tour lumineuse ! La Dame faisait figure de merveille en ces terres ; cette clarté ne devait pas leur être volée.
Les cendres du village ternissaient l’étoffe de sa robe, mais la Dame gardait tête haute. Elle tenta de passer outre la crasse qui l’entourait, d’oublier les menaces qui pouvaient encore surgir. Ces hommes pourraient l’accepter – à elle de leur enseigner la beauté ! Ensemble, peut-être pourraient-ils éclaircir le monde qui les entourait. Car la Dame avait soif de clarté.
Les deux compagnons pénétrèrent dans le village.
***
Nefar redresse les épaules, exhibe son trophée. Sa famille est en émoi ; tous sont en admiration, s’approchent timidement. Eux qui croyaient la tour être un simple mirage ! La lumière les sustente, Livia frôle avec crainte le tissu soyeux, y plonge son visage. Les autres font cercle autour d’eux. C’était bien un ange dans cette prison d’ivoire ! L’étau se resserre. Ils sont des insectes attirés par une flamme frémissante. Leurs yeux se repaissent de ce spectacle enchanteur ; cela fait trop longtemps qu’ils ne contemplent que ténèbres. Leurs mains se tendent, avides. Caressent la déesse. Insistent. De quoi donc est-elle faite ? D’où vient cette lumière ? Ils se font masse informe. Bousculade. Nefar se tient tout contre sa Dame Etoilée. Il est le premier à prélever sa part. Puis viennent sa sœur Livia, sa famille, le village tout entier. Il n’en reste bientôt plus.
L’étoile devient poussière.
Retour
Retour à la liste des auteurs