
Un homme, une femme, une cellule.
Deux faisceaux de lumière artificielle illuminent leurs visages. Au delà, c'est le vide : une noirceur opaque qui les empêche de s'étudier plus attentivement. Ils peuvent imaginer les murs de terre humide qui les entourent, mais les seules choses tangibles auxquelles ils peuvent s'accrocher sont les yeux qui les regardent. La femme n'ose pas détourner le regard. Comme si un simple clignement des yeux allait lui expliquer leur présence ici. Comme si un simple battement des paupières allait lui rappeler l'objet de leur séquestration.
Elle n'ose même pas tenter de défaire ses liens. Elle peut sentir les chaînes qui la maintiennent assise à même le sol, mais elle préfère conserver l'espoir de se détacher que de confirmer son impuissance.
Et le temps passe…
Son immobilité forcée aurait pu la faire glisser tranquillement vers la folie ou brusquement vers la panique, mais il n'en fut rien. C'est l'exaspération de se faire sans arrêt dévisager par l'autre prisonnier qui la poussa finalement à sortir de son mutisme.
- Qu'est ce qui vous a emmené ici ? Lui avait-elle demandé avec méfiance.
- La même chose que vous.
Un silence avait suivi sa réponse. Elle n'aimait pas son sourire en coin. Il semblait se moquer d'elle et elle s'en voulait de perdre ses moyens devant ses yeux bleus, si pétillants et confiants. Elle n'osait pas avouer qu'elle ignorait elle-même comment elle avait abouti dans cette cellule.
- Et…et qui êtes vous ?
Le sourire du jeune homme s'effaça aussitôt.
- Ça, malheureusement, je l'ai oublié. Avant d'être attaché ici, je me rappelle une mélodie, l'odeur de fumée dans une auberge bondée et une couleur rouge éclatante. C'est ainsi que je peux vous résumer ma vie et, sans savoir pourquoi, j'ai l'impression que tout cela a plus de valeur que toute autre chose.
Le voyant décontenancé, elle reprit confiance en elle : au moins, elle, se souvenait de qui elle était !
- J'ai l'impression de vous avoir déjà rencontré, bluffa-t-elle pour tenter de le faire parler sans avoir à le demander directement.
Le sourire lui revint.
- Je crois que je m'en souviendrais ! Comment oublier un regard aussi pénétrant que le vôtre ?
- Et comment oublier son propre nom ? Répliqua-t-elle sans hésitation.
- D'accord, j'ai un peu menti, consentit-il à avouer sans rien ajouter.
Elle attendit patiemment, mais il garda le silence sans se départir de son expression amusée.
- Alors ? Votre nom ?
- Pour cela je n'ai pas menti. Je l'ignore. Je n'ai de mon passé que des souvenirs de sensations. Plaisir, douleur, beauté. Tout se mélange mais, chose certaine, c'est que le vert de vos yeux laisse une trace indélébile à quiconque ayant subi votre courroux…je le sens comme une cicatrice à l'intérieur. J'ignore ce que j'ai fait pour vous brusquer, mais soyez assurée que jamais je ne l'aurais fait de bon gré. Allez-vous me pardonner?
Son discours la troubla. Il semblait si sincère.
- Vous vous moquez de moi? Vous jouez avec les mots comme si vous aviez un auditoire. Il n'y a que moi ici, et apparemment, je suis la seule saine d'esprit. Dites-moi simplement comment nous nous sommes retrouvés dans cette cellule.
- Ha !e Vous l'ignorez ?
Elle acquiesça. Son exaspération lui avait fait oublier toute forme d'orgueil concernant son ignorance.
- Pas de chance. Je croyais que vous pourriez m'aider à me rappeler, lui répondit-il avec une moue exagérée.
- Vous m'avez dit que vous le saviez !
Comme un enfant pris au piège il baissa les yeux pour la première fois.
- J'ai…un petit peu menti. Ne vous fâchez pas, s'il vous plaît! Ne me faites pas subir encore ce regard qui perce. Je me souviens bel et bien de vos yeux.
Prudemment, il croisa son regard à nouveau.
- Je sais que je vous ai blessée. Dans mon souvenir, je ris et vous pleurez. Ensuite, je pleure et vous vous fâchez.
Il ferma les yeux comme si quelque chose lui revenait à la mémoire. Quelque chose de très agréable.
- Avons-nous déjà été amants ?
- Comment osez-vous !
Nullement gêné de son allusion, il la regarda l'air déçu.
- Vous n'en gardez aucun souvenir ? C'est pourtant clair pour moi.
Il ferma les yeux encore et un sourire indécent se colla à ses lèvres.
- Douceur, soupir…Je sens l'odeur d'une femme, je vois une étoffe rouge qui s'envole en silence et j'entends une douce mélodie, comme si elle était chantée pour nous.
Sur ses derniers mots, il avait ouvert les yeux et l'avait regardée comme s'il attendait qu'elle confirme ses dires. Elle ne prit même pas la peine de nier, elle était trop troublée. Ce pouvait-il qu'il dise vrai ?
- La lumière n'éclaire que votre visage, mais je suis prêt à parier que vous portez une robe de soie rouge.
- Comment se pourrait-il que je ne m'en souvienne pas ? répondit-elle l'air complètement déboussolé.
- N'avez-vous pas dit que vous ne saviez pas comment nous nous sommes retrouvés ici ? Racontez-moi vos propres souvenirs et peut-être que nous pourrons associer vos actions et mes sensations ?
La femme hésita longuement.
- J'étais serveuse.
- Vous étiez ? Demanda l'homme avec un sourire contrit.
- J'étais et je serai. Pour le moment je ne suis que prisonnière, je suppose.
- Si la captivité vous prive de votre identité, peut-être prenez-vous cette situation un peu trop au sérieux ?
Elle le regarda sans comprendre. Elle ne se sentait plus prise au dépourvu face à son interlocuteur, simplement intriguée.
- Comment pourrais-je ne pas la prendre au sérieux ? Ces chaînes qui nous empêchent de bouger ne sont pas réelles, peut-être ?
- Sûrement autant que le bâillon qui vous empêche de parler.
Mais de quoi parlait-il ? Quand elle voulut ouvrir la bouche pour parler, elle sentit le contact d'un tissu à la propreté douteuse sur ses lèvres. Plus apeurée par son apparition que dégoûtée, elle se débattit autant qu'elle le put dans ses chaînes, pour s'en défaire.
- Hé, du calme, du calme ! Lui cria l'homme devant elle. Je ne voulais pas vous effrayer.
Aussi soudainement qu'il était apparu, le bâillon disparut. La femme ne fit pas attention aux blessures qu'elle s'était infligées en se débattant ainsi.
- Mais….mais….qu'est ce que c'est que cette magie ?
Pour toute réponse il haussa les épaules.
- C'est vous qui contrôlez tout ça ? Cette prison et tout ?
- Peut-être.
- Si c'est vous, alors pourquoi vous attacher aussi ?
- Qu'est ce qui vous dit que je suis attaché ? Ne voyez-vous pas que mon visage ?
- C'est vous qui l'avez dit.
- Ha, dit-il avec un air espiègle. J'ai un peu menti.
Il bougea les mains dans la lumière pour les lui montrer.
- Qu'est-ce que vous me voulez ? Qui êtes-vous ?
- Ce n'est pas la conversation à laquelle je m'attendais. Je vous ai confié un rêve, un espoir, dit-il l'air contrit. Mes souvenirs étaient en fait des fantasmes que je vous ai révélés sans pudeur, avec confiance. Avouez que l'idée n'était pas si désagréable à imaginer. Ne rêvez-vous pas de pouvoir vous offrir ce genre de folie ?

- Où sommes-nous ?
L'homme sembla embarrassé.
- Vous n'avez que des questions? Lui demanda-t-il, agacé qu'elle n'ait pas embarqué dans son jeu.
- J'en aurais moins si vous me donniez des réponses.
- Vive d'esprit, j'aime bien.
- Le sourire vous revient vite. Ça vous amuse cette situation ?
- L'aurais-je provoqué, si ça ne m'amusait point ?
- Qui êtes-vous ?
- Encore cette question?
L'intrigue faisait presque oublier à la jeune femme sa peur face à cet inconnu.
- Cela me semble un bon début.
- Qui croyez-vous que je sois ?
- Mon bourreau?
- Ha, dit-il simplement, attristé par sa réponse. Pourquoi pas votre gardien ?
Voyant qu'elle n'embarquait pas dans son jeu il capitula.
- D'accord. Qui suis-je ?….Je suis un menteur et un manipulateur.
- Et vous étiez insulté que je vous considère comme mon bourreau ? Pour les insultes vous gagnez haut la main. Que me voulez-vous que vous ne pouviez avoir avec tous vos talents?
Toute tristesse quitta son visage. Il l'implorait des yeux.
- Je suis aussi prisonnier que vous de cette situation. Jusqu'à ce que j'aie ce que je veux, et je vous veux, vous !
- Quoi ? Vous ne pouvez vous emparer ainsi des gens ! Ça ne se fait pas.
- Ha non ? Vous êtes bien là pourtant.
- Mais…
- Si je peux vous convaincre de m'aimer, quel mal y a-t-il ? Si à la fin vous êtes heureuse, de quoi suis-je fautif ? De vous avoir menée de force vers le bonheur ?
Il semblait réellement convaincu de ce qu'il affirmait.
- C'est complètement tordu comme idée. Comment pourrais-je tomber amoureuse d'un bourreau menteur et manipulateur?
- C'est à vous de me le dire ! Que puis-je faire pour que vous m'aimiez ?
- Faites-moi sortir d'ici, lui répondit-elle sans hésitation.
Encore une fois la tristesse envahit ses traits.
- Essayez, juste un peu, supplia-t-il.
- Si vous êtes si fort pour contrôler les gens, ne pourriez-vous pas me convaincre de vous aimer ?
Il fit signe que oui, et elle ne sut que répondre. Il soupira et s'expliqua avec un sourire qui se voulait complice.
- Ça serait facile et très rapide, mais pas aussi amusant.
- J'ai l'air de m'amuser ?
- Vous pas, mais moi oui. Ne soyez pas autant sur la défensive. Vous m'aimerez de toute façon, alors pourquoi commencer par une dispute ?
- Si je vous dis que je vous aime vous me laisserez partir?
Il sembla réfléchir.
- Vous rêvez éveillée, mais moi pas ! Nous sommes dans votre esprit, je saurai si vous mentez.
- En quoi le mensonge est-il si affreux ? N'êtes-vous pas vous-même un menteur?
- Et un manipulateur.
Silence.
- Bon, ce n'est plus amusant. Je vous croyais plus intéressante, Mademoiselle.
Avant qu'elle ne puisse répondre, il claqua des doigts et la prisonnière fut relâchée.
Elle refit surface dans la réalité sans aucun souvenir de ce qui venait d'arriver. Elle servait un jeune homme d'une rare beauté dans l'auberge où elle travaillait. Il avait un charme fou et lui donnait l'impression qu'elle l'avait attendu toute sa vie.
- Mademoiselle ?
- Oui ? Lui répondit-elle, hypnotisée par son regard.
- Je vous aime.
- Moi aussi.
Elle était surprise par sa propre réponse, mais c'était vrai. À quoi bon lutter?
L'homme sembla déçu. Ce n'était plus aussi amusant tout à coup. Il se leva, lança une pièce à la serveuse et se dirigea vers la porte de sortie.
- Hé! Lui cria-t-elle. Vous avez dit…
- Oui je sais. J'ai un peu menti.
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