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Plume Rouge N°3


 


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Compassion
Yarffos



Combien de temps avait-il perdu conscience ? Il n’aurait su le dire. Une poignée de secondes. Le temps que ses compagnons d’armes, non, ses amis, tombent tous autour de lui, la gorge tranchée, le cœur empalé, le flanc béant, empoissé de sang noir.
Il en sentait la chaleur sur son visage, cette tiédeur quasi-vivante qui tentait ses lèvres, s’engouffrait dans sa bouche. Cette fragrance salée si caractéristique de la boucherie des champs de bataille, qui s’insinuait dans ses narines. Il sentait monter la nausée. L’idée lui vint que les instants de ténèbres qu’il avait traversés n’étaient que le battement réflexe de ses paupières lorsque le sang avait giclé. Combien de temps avant qu’il ne s’essuie d’un revers de la manche ? Combien de temps l’image d’Alhin, frappé par une épée dans une gerbe rouge, était-elle restée gravée dans le noir de ses yeux clos ? Assez longtemps pour ne pas voir son ami tomber sur lui, et lui sauver la vie. Pour ce qu’elle valait.
Il tourna la tête, de droite et de gauche. Partout des corps, tous le même uniforme, tous souillés de tâches sombres qui grignotaient le tissu. Ramenant le menton sur la poitrine, il vit que la marque de la mort rouge qui balafrait le torse d’Alhin s’en prenait désormais à lui, inondant lentement sa chemise de ce carmin doux et tiède. La nausée l’envahit de nouveau. Il avait le goût du sang de son compagnon d’armes sur la langue pour la seconde fois, et c’était celle de trop. Mâchoires serrées, lèvres pincées, il repoussa avec délicatesse le corps de son ami dont la vie achevait de s’évader, le faisant rouler face contre terre. Puis, lentement, il s’écarta de ce qui n’était plus qu’un cadavre anonyme et tenta de se relever. Ses jambes ne le portaient plus, il dut s’appuyer sur une épée fichée en terre pour se remettre debout. Et là, encore peu assuré de son équilibre, il contempla le désastre. Pas un ne demeurait en vie. Le ciel s’assombrissait au-dessus du charnier, se voilant de nuages noirs, participant à son deuil.
Il avait mal, mal à en crever. Pour tous ces gamins, pas plus vieux que lui, tombés en quelques instants. Pour tous ces morts, et parce que lui était vivant. Levant les yeux, ses iris ensanglantés teintaient d’un mauvais augure une dernière trouée de ciel clair, plus menaçant que l’orage qui s’annonçait. Il aurait voulu maudire le sort, s’en prendre au monde qui avait fait de lui le spectateur impuissant de ce carnage. Mais il savait les projets de son père et ne serait l’auteur de bien pire. Pour l’honneur de ses camarades, tout comme il était allé au combat en silence, il se refusa à crier.
Alors que la horde de cavaliers faisait demi-tour, lames brandies, Varen pensa une dernière fois à son peuple. Ce sera son ultime sacrifice, le jour de son anéantissement, par la faute de ce prince qu’il ne voulait être et qui, sur le champ de bataille, ferma les yeux en songeant au passé, mais garda les lèvres closes.

Les barbares avaient pris la ville depuis une heure, sans grande perte. Ils avaient écrasé l’armée régulière dans la plaine du Nord et n’avaient fait qu’une bouchée des troupes mercenaires postées devant les murs. La garde municipale, composée de volontaires surtout habitués à séparer des ivrognes, ne faisait pas le poids face à ces guerriers.
De son balcon, le jeune roi Stellan voyait déjà s’élever la fumée de quelques incendies, à la périphérie de sa cité. Rien de bien dangereux, malheureusement. On avait pris des mesures pour empêcher les flammes de se propager d’une demeure à l’autre, même les jours de vent. Aujourd’hui, il aurait sacrifié la moitié de ces maisonnettes pour qu’un gigantesque incendie chasse les envahisseurs. Les éléments étaient contre lui, comme si le destin voulait lui faire payer pour quelque faute oubliée.
Le roi entendit une clameur monter d’une artère. Les rues de la ville étaient larges et pavées, on avait chassé la puanteur et le sordide qui proliféraient autrefois dans les ruelles sombres et les arrière-cours. A la réflexion, il se dit que le réseau de venelles et d’impasses, qui en avait fait un dangereux labyrinthe propice aux embuscades, l’aurait peut-être sauvée, aujourd’hui, au lieu de ces grandes avenues par lesquelles déferlait la cavalerie montagnarde. Cette cité était moderne, trop à son goût, mais c’était le souhait de la Reine. Son rêve de grandeur prenait fin, sa ville de lumière ne serait plus qu’un champ de ruines d’ici peu. Les montagnards sont des gens pragmatiques, aussi n’était-ce qu’une question de jours, le temps d’un sac en règle. Chaque objet utile ou vendable prendrait la route du nord. Il ne resterait que les vestiges d’un rêve.
« Si vous me permettez, votre Altesse… »
Le roi délaissa du regard la vision d’une ville perdue et adressa un coup d’œil au mage de la cour. Variag était sensiblement du même âge que lui, mais à la trentaine passée, il faisait plus vieux, conséquences d’une vie partagée entre l’étude et les missions diplomatiques pour lesquelles il avait sillonné le royaume, et ce par tous les temps. Il ne se préoccupait guère de son apparence, sans pour autant se négliger. Car à la cour, son titre lui valait tous les regards, pas forcément amicaux, lorsqu’il prenait place près de la Reine ou de son époux, jamais à plus de trois sièges, quel que fut le rang des invités. Stellan, qui s’efforçait également de paraître plus âgé, pour appuyer une autorité dont il n’avait naturellement pas été doté, était le seul à l’avoir déjà vu pratiquer son art, et il savait la magie également responsable de ce vieillissement prématuré. Avec un brin de jalousie, il remarqua qu’en plus du mystère, ces quelques rides donnaient au mage un charme d’homme mûr qu’il lui faudrait attendre encore des années avant de posséder, en admettant qu’il survive à cette semaine.
« Oui, Variag, je t’écoute.
— Sa Majesté la Reine Althaïs a pris une décision. Elle vous demande d’aller présenter la reddition de la cité à nos envahisseurs. »
La peste soit de cette femme, maugréa Stellan. Et la peste de cette dynastie de femmes où je ne suis qu’un époux, pour ne pas dire un laquais. Est-ce un diadème qui ceint mon front, ou bien le collier d’un animal de compagnie, trop étroit pour passer ma tête ?
« A-t-elle fixé des conditions ? J’ose espérer que nous aurons au moins la vie sauve… Pour ce qu’elle vaut encore, ajouta-t-il pour lui-même.
— Sa Majesté la Reine Althaïs demande en effet la vie sauve pour elle et son peuple, ainsi que le départ des troupes montagnardes sous trois jours…
— Bien assez pour qu’ils pillent chaque maison…
— En échange, la cité versera chaque année un tribut équivalent à cinq boisseaux de grains par guerrier, et cela pendant vingt ans…
— Cinq boisseaux par tête ? A-t-elle seulement idée du nombre qu’ils sont ? Elle veut notre ruine ! s’emporta Stellan en faisant volte-face. Ne voit-elle pas les ravages déjà causés ? A quoi bon nous sauver aujourd’hui, si c’est pour nous affamer vingt ans durant !
— Je me permets de vous rappeler, Majesté, que vous n’avez pas autorité à contester une décision de la Reine. Ni même du conclave de ses conseillers, précisa Variag sans se départir de son calme.
— Dois-je comprendre que tu approuves cette décision ? Voire que tu en es à l’origine ?
— Je dois avouer à Votre Altesse avoir fait certaines suggestions, que Sa Majesté la Reine Althaïs a bien voulu entendre. Mais ma principale contribution est la promesse, garante du traité de paix, que nous n’entretiendrons pas plus de deux cents hommes de troupe.
— Nous… Nous en avions vingt fois plus, et leurs cadavres jonchent la plaine du Nord ! Variag, comment as-tu pu ? Souhaites-tu la mort de notre cité ? La fin de notre dynastie ?
— De notre cité, certes non, Altesse. Quant à la dynastie de la Reine, il m’apparaît clairement, au vu de cette cuisante défaite militaire, qu’elle n’est plus une souveraine digne de nous diriger… Et je ne parle même pas de cette honteuse reddition qu’elle vous humilie à aller présenter.
Stellan crut mal comprendre les paroles du mage, et seul son regard brillant et un sourire appuyé lui confirma qu’il n’avait pas rêvé. Variag venait d’accuser la Reine des mauvais choix politiques que lui-même lui avait dictés. Cherchait-il à sauver sa peau dans cette débâcle ? En lui offrant les arguments pour déposer son épouse et prendre enfin le pouvoir… Malgré son attrait, Stellan réfléchit un instant à l’offre du magicien. Il serait roi, mais d’un royaume soumis, pieds et poings liés, à un ennemi qui était venu sans coup férir frapper du pommeau de l’épée à la porte du palais. Qu’y gagnaient-ils, l’un comme l’autre ? Stellan soupçonnait le mage d’avoir des projets à long terme, peut-être même était-il à l’origine de l’invasion montagnarde. Travaillait-il pour l’adversaire, avait-il œuvré toutes ces années à mettre à genoux le royaume ? Non, c’était impossible. Le mage était l’initiateur des grands travaux en ville, et son tempérament n’était pas celui d’un enfant qui piétine son château de sable, à peine achevé. L’imagination de Stellan échafauda d’autres visions incohérentes avec ce qu’il savait du mage, qu’il finit pas balayer d’un revers de la main. Il décida de faire confiance à Variag, avant d’exiger de son nouvel allié qu’il lui confie son plan.
Il n’eut pas le temps de l’interroger, le mage lui annonçant qu’il avait fait hisser le drapeau blanc, et qu’une délégation s’était déjà mise en quête du général ennemi. Avant même que Stellan ne put répliquer, un page les prévenait de l’approche du Khan Mirt-ran et de sa garde.

Varen entendait une voix. Celle de sa mère.
Souviens-toi de ce qu’ils nous ont fait endurer. Souviens-toi de ce que ton peuple a subi ces vingt dernières années. Souviens-toi de ce général montagnard, le même homme que tu affrontes aujourd’hui, ce Khan Mirt-ran qui est passé pour un héros auprès de la population pour avoir interdit à ses hommes de piller la ville. Souviens-toi que cet homme, sous couvert d’honneur, a demandé aux habitants de lui livrer eux-mêmes ce qui aurait dû être le fruit de ses déprédations. Souviens-toi des femmes violées, des maris égorgés, des enfants piétinés une heure ou deux avant ces belles paroles.
Je me souviens, Mère, pensa Varen sans desserrer les lèvres. Je n’étais pas né, seuls Père et toi m’en avez parlé, si souvent cependant qu’il me semble me le rappeler.
Souviens-toi des privations. Souviens-toi de ces visages, au solstice d’hiver, lorsque presque toute la récolte prenait la route du Nord, chaque année un peu plus sans que le roi n’y puisse rien faire. Ou n’y veuille rien faire. Souviens-toi de la famine, de ces corps amaigris, de cette attente inquiète d’un printemps qui semblait toujours tarder à revenir.
Je me souviens, Mère. Je me souviens de mes années d’enfance où tout n’était pas heureux, mais pour moi qui n’ai jamais connu que cela, chaque petit moment de bonheur avait encore plus de valeur à mes yeux.
La voix de sa mère se fit plus dure.
Souviens-toi de ton père, qui nous a trahis une première fois en laissant notre royaume en pâture aux montagnards, et une seconde fois en te volant ta vie et ton avenir. Souviens-toi de celui qui a volé la joie à tous les enfants de ton âge.
Je me souviens, Mère. Je me souviens de la joie que tu éprouvais lorsque nous vivions tous les deux, et même lorsque père venait nous voir. Je sais ce qu’il a fait, ce que vous avez fait tous les deux, mais je ne veux pas vous adresser de reproches, car cela ne changerait rien.
Souviens-toi de…
Varen coupa la voix dans sa tête. Le petit jeu avait assez duré.
Vous n’êtes pas ma mère. Ma mère est morte, aussi je doute pouvoir l’entendre de nouveau. Mon père sait parler dans mon esprit et contrefaire sa voix, mais jamais il n’userait d’un tel stratagème. Qui que vous soyez, ne gaspillez pas vos paroles inutilement, car rien, ni la colère ni la vengeance ne m’arrachera un cri. A une horreur de plus, je préfère le silence.

L’argument qu’il avait donné à Stellan pour démettre la Reine n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Il fallait reconnaître cela à l’époux royal. Au solstice d’hiver, il avait commencé à faire courir un bruit dans les rues, via un réseau de petites gens de sa domesticité. Puis à la cour, afin que l’idée ait fait son chemin quand furent effectives les premières restrictions au palais. Avant le printemps, la Reine Althaïs avait quitté le trône au profit de son époux et se retirait du monde. C’est à peine si elle assista au couronnement de Stellan, et son départ pour un couvent loin à l’est ressembla à s’y méprendre à une fuite. Ne pouvant entrer dans les ordres, elle s’établit dans une petite maison à l’écart du village, sur la route des moniales. Route qu’empruntait actuellement Variag, seule personne à la cour à se soucier encore de l’ancienne reine, qui plus est à cette époque de moissons où le travail occupait les mains, et les esprits comptaient les jours les séparant encore du solstice d’hiver.
Variag chevauchait le cœur léger. Bien qu’il fût en grande partie responsable de la misère ambiante, il s’absolvait de tout remords par la certitude qu’il avait épargné aux habitants du royaume un massacre en règle ou une existence bien pire. Car si les montagnards ne pratiquaient pas l’esclavage, il arrivait fréquemment qu’ils vendent leurs prisonniers à des royaumes voisins.
Variag savait que c’est dans l’adversité que se forge le caractère. En un sens, il avait favorisé l’invasion barbare pour faire table rase d’une génération incapable de se prendre en main. Le choc avait été rude, et aujourd’hui, tous devraient enfin œuvrer ensemble, unir leur ressentiment envers un homme ambitieux qui avait déchu du trône leur Reine bien-aimée pour se nommer Roi, et leur colère contre ces envahisseurs qui les privaient du fruit de leur labeur.
Et les choses empireraient d’année en année, Variag ne doutait pas des talents innés de Stellan pour creuser petit à petit l’écart entre le peuple et la cour, par de petites injustices régulières qu’il ne manquerait pas de décréter. En plus du tribut dû aux montagnards, on l’accuserait bientôt de tous les maux. Et doucement, on se souviendrait de la cité idéale d’Althaïs. Il faudrait des années, mais la révolte gronderait, Variag s’y emploierait. Et ce ne serait pas une seule ville, mais un véritable royaume des cieux qui renaîtrait de vingt années de cendres.
Esquivant une branche basse, Variag chassa son rêve devenant lentement réalité. Un autre de ses rêves l’attendait au bout du chemin. Après un virage, une maisonnette apparut en lisière du bois. Près de la porte, l’attendait la plus belle femme qu’il eût jamais vue, vêtue simplement de laine écrue qu’elle filait et tricotait elle-même. Elle le vit, se leva de son banc, le tissu de sa robe tendu par son ventre rond.

Il avait fallu quinze ans au Roi Stellan pour avoir des doutes. En fait, non, il en avait eu immédiatement, mais pas pour les bonnes raisons. Variag lui avait exposé, ce jour-là, un plan incroyable. Stellan avait vu le pouvoir de Variag. D’un mot, il blessait, d’un cri, il pouvait tuer. Mais son pouvoir ne servait pas qu’à détruire. Décuplé par du sang royal, il pouvait ramener les morts à la vie. Et Variag de fournir alors une troupe immortelle à Stellan, un bataillon de soldats insensibles aux coups et à la douleur, dont la seule présence inspirerait la terreur, et qui mettrait en déroute la toute-puissante cavalerie montagnarde. Une telle chose avait semblé impossible à Stellan, mais que Variag, qu’il savait sage et puissant, lui affirme être capable de l’accomplir, l’avait convaincu. Et lorsqu’il avait demandé de quelle manière il comptait obtenir ce « sang royal », il avait cru avoir percé à jour les plans de Variag avant même que celui-ci ne les lui explique.
La reine, répudiée et exilée, il apparaîtrait en seul ami resté fidèle et, l’isolement aidant, ils ne tarderaient pas à devenir intimes. Il éduquerait l’enfant qui viendrait à naître, lui enseignerait ses pouvoirs, puis le ramènerait à la cour où il deviendrait le bras de la vengeance royale contre l’oppresseur montagnard. Jamais on n’évoquerait son ascendance royale, et père et fils demeureraient dans l’ombre de la nouvelle lignée engendrée par Stellan.
Le Roi n’avait rien trouvé à redire dans ce plan, appréciant que le mage n’affiche aucune ambition pour son fils. Stellan prévoyait néanmoins de les faire assassiner l’un et l’autre, par précaution, une fois les montagnards vaincus. Que nul ne puisse se mettre en travers de son chemin vers le trône.
Aujourd’hui, Stellan réalisait avec quinze années de retard qu’il s’était bercé de faux espoirs. Pas même sa maîtresse et future épouse, sorcière à ses heures, n’avait mis en doute la possibilité que Variag eût menti. Le sortilège existait bel et bien, mais quant à savoir si Variag ou l’enfant qu’il avait eu d’Althaïs serait assez puissant pour l’accomplir… Il fallait attendre et les voir essayer. Cela voulait dire faire toujours confiance au mage…
Lentement, un doute s’était instillé dans son esprit, jusqu’à la certitude qu’il avait été dupé. Et ce qu’il avait sous les yeux ne faisait que le confirmer.
Il s’était rendu incognito dans ce village où vivait son ancienne épouse. L’avait trouvée. Visiblement remise de sa déchéance, pleinement épanouie dans sa vie de paysanne. était-ce à cause de l’enfant ? Stellan n’avait pas été capable de lui en donner. était-ce cela, un héritier, qui avait manqué au mariage politique qui avait été le leur ?
Puis le magicien était arrivé. Stellan, de sa cachette, vit briller son regard lorsqu’il s’adressait à Althaïs, ses traits se détendre tandis qu’il la serrait dans ses bras. Certes, Althaïs conservait une allure de reine dans ses oripeaux de gueuse, mais de l’avis de Stellan, Variag prenait son rôle d’époux bien trop à cœur. S’était-il pris au jeu ? Il observa un moment leur petit manège. Lorsque une heure plus tard, le mage dut faire ses adieux à sa femme et son fils, Stellan sut qu’on s’était joué de lui quinze années durant. Mais il ne fit rien. Il attendit encore un an, peaufinant sa vengeance envers les deux amants. Variag lui avait vendu un avenir, et il le contraindrait à tenir parole, quels qu’en soient les moyens.

La voix s’était tue dans l’esprit de Varen. Yeux et lèvres toujours clos, il ne se retint pourtant pas de sourire. A moins que ce ne fut qu’intérieurement. On voulait réveiller sa colère. Pour cela, on jouait avec le souvenir de sa mère. On se servait du lien avec son père. Car ce ne pouvait être la voix de son père dans sa tête. Pas son père, qui lui avait appris le pouvoir du cri, et dès ses douze ans, l’avait mis en garde contre la violence de ses sentiments. Son père qui, même battu à mort par la garde royale, ces derniers mois, lui avait enseigné à dominer ce pouvoir, pour ne pas lui succomber sur le champ de bataille. De ne pas laisser monter sa colère, de ne pas hurler de rage au milieu de ses camarades morts, de ne pas tourner sa haine vers ses ennemis. Non, ce n’était pas la voix de son père. Son père avait renoncé à son rêve, et aux sacrifices qu’il lui en coûterait, après ce qu’ils avaient fait à sa mère.
Mais c’était la voix d’une femme. D’une sorcière. Celle du roi, de celui qui aurait pu être son père. Eshkeri, la nouvelle reine, issue de l’ancienne dynastie. Traîtresse à son propre sang. Fratricide. Oui, Varen n’en doutait pas tandis qu’il souriait, c’était sa tante qui voulait le pousser à accomplir ce destin renié par son père.

Un soldat, enveloppé de noir, plaquait Varen contre le mur. Le jeune garçon sentait la pierre lui mordre la joue, il avait mal, il avait peur, mais il se retint de crier, comme son père le lui avait appris. Malgré la main gantée qui l’empêchait de tourner la tête, Varen pouvait voir sa mère reculer vers le fond de la pièce, un regard qu’il ne lui avait jamais vu foudroyant la silhouette encapuchonnée face à elle.
« La vie ne semble pas avoir trop dure avec toi, d’après ce que j’ai pu observer, l’invectivait l’homme. Tu m’as toujours pris pour un imbécile, et j’admets que j’ai mis du temps à réaliser à quel point était empoisonné le cadeau que vous m’avez fait, ton chien de Variag et toi. »
Il parlait de son père. Il n’avait pas le droit de parler de lui comme cela. Son père était un homme bon, qui était-il pour l’insulter ?
« C’était trop gentil de ta part de me laisser un royaume de miséreux, pendant que tu refaisais ta vie loin des soucis de la cour, avec l’homme que tu aimais. C’est étrange, mais je crois que j’y ai perdu au change. »
L’homme gifla sa mère, si violemment qu’elle tomba à genoux. Ça non plus, il n’avait pas le droit. Varen sentit croître sa colère, il voulait frapper cet homme, lui faire éprouver dix fois, cent fois la douleur infligée à sa mère. Le pouvoir grondait en lui. Il sentit la poigne de l’homme en noir se faire moins assurée. Mais une autre silhouette, plus fine, l’avait senti également. Elle leva la main et il se sentit de nouveau écrasé contre le mur. Cela n’avait pas échappé à l’homme, qui le regarda un instant avec une grimace teintée de dégoût avant d’empoigner sa mère par sa chemise et la forcer à le regarder.
« Dis-moi, Althaïs, étais-tu déjà enceinte de ce bâtard lorsque tu as quitté la cour ? M’avais-tu déjà trahi avec Variag ? Ou bien n’est-ce venu que plus tard ? »
Varen n’entendit pas sa mère répondre. Mais celui que Varen avait compris être le roi l’insulta de nouveau avant de la repousser brutalement contre le mur. Elle tomba étendue sur le côté. La seconde silhouette s’approcha alors d’elle. Varen vit les traits de sa mère se durcir plus encore, avant qu’elle ne crache au visage de l’inconnue, qui la gifla à son tour. Sa mère cria de douleur, Varen aussi.
La pression de l’homme dans son dos se relâcha subitement, dans un crépitement inconnu. Varen sentit un liquide chaud et épais, comme du lait crémeux, gicler sur ses joues. Son gardien s’effondrait à terre, les vêtements en lambeaux, suintant de rouge par mille coupures. Il ne se demanda pas si c’était lui qui avait fait cela. Deux autres silhouettes gisaient sur le plancher, leurs capes comme déchiquetées par la grêle. Entre elles, debout, son père, l’air fâché comme Varen ne l’avait jamais vu. En deux pas, il avait pris le roi à la gorge, l’avait soulevé de terre en fulminant.
« Stellan, espèce de sale hyène. Tu n’imagines pas ta chance que je ne puisse pas te tuer…
- Est-ce parce que tu ne le veux pas, gargouilla le roi à moitié étouffé, ou que tu ne le peux pas ? »
Il accompagna ses paroles d’un coup d’œil à sa gauche. Variag, sans lâcher sa prise, détourna son regard vers l’inconnue qui appuyait un poignard sur la gorge d’Althaïs.
« Tu es venu avec la catin que tu as faite reine ? lança Variag sans desserrer son étreinte. Quel dommage que ses pouvoirs soient si faibles comparés aux miens.
- Tu te trompes, elle est suffisamment forte pour te réduire à néant, répondit le roi dont le visage virait au violacé. Eshkeri. »
Varen hurla en même temps que son père lorsque la femme trancha la gorge de sa mère. Un souffle glacé sembla émaner du père et du fils. Variag lâcha le roi, qui chuta lourdement.
« Sorcière, invectiva-t-il la femme. Meurtrière. Es-tu donc aussi dévoyée que je le crois pour avoir osé assassiner ta sœur ? »
Varen vit approcher un homme dans le dos de son père. Celui-ci, déversant sa rage sur la femme, ne l’avait pas senti approcher. Avant que Varen ait pu ouvrir les lèvres, la matraque s’était abattue sur le crâne de Variag, qui s’écroula.
La sorcière s’adressa au corps inanimé.
« Ma sœur n’aurait pas abandonné la couronne pour frayer avec un magicien, mais apparemment ce n’était qu’une idiote qui a fait passer l’amour avant le pouvoir. Mais tu n’auras qu’à la ramener à la vie, puisque tu en as le pouvoir, ajouta-t-elle avec un sourire mauvais. Oh, non, suis-je bête, tu ne voudrais pas d’une poupée sans âme. Pauvre imbécile sentimental, cracha-t-elle avec dégoût. Pauvres amants amoureux. Stellan aurait dû la tuer plus tôt. Il aurait dû vous tuer tous les deux. Mais il a encore besoin de toi. Et de ton fils. »
La matraque s’abattit une seconde fois, et Varen n’en sut pas plus.

Les deux années suivantes n’avaient été que peine. Son père, battu chaque jour jusqu’à l’épuisement afin de l’empêcher d’utiliser la magie, était forcé d’achever son éducation. Eshkeri, la meurtrière de sa mère, avait trouvé un parchemin dans les affaires du mage et lui avait lu en quoi consistait le sort.
« Et le mage, voulant s’assurer d’une Némésis sur son ennemi, ayant partagé son sang avec des créatures mortes ensuite, concentrera sa haine et ses souvenirs douloureux sur celui qu’il honnit. Alors les morts se relèveront, encore et encore, contre la cible de la fureur du mage. »
Variag n’avait dit mot. Varen ne croyait pas que son père le vouait à une telle horreur. Avant, quand ils vivaient tous les trois, il lui arrivait de parler d’un avenir radieux et des sacrifices à accomplir, mais pas ça. Stellan, la bouche étirée en un sourire sadique, était venu lui murmurer à l’oreille, assez fort pour que son père, enchaîné à côté de lui, puisse l’entendre : « Est-ce que ta mère était au courant ? Savait-elle que tu vivais pour accomplir un sombre projet ? » Variag n’avait rien dit, ne s’était pas défendu. De toute façon, un bâillon leur interdisait toute parole, et tout cri, en présence du couple royal. Mais dans le regard de son père, dans ses yeux qu’il avait toujours vus très vifs, Varen ne distinguait plus la moindre flamme, à peine celle de la haine. Sur le fil ténu qui reliait leurs pensées, Varen ne sentait qu’un vague remords chez son père. Il regrettait la mort de son épouse, et celle prochaine de son fils, pour ce qui n’avait été qu’un rêve qu’il s’était cru assez fou pour rendre réalité. Tandis qu’on le ramenait dans le dortoir commun, Varen vit disparaître dans les ténèbres de la cellule la silhouette torturée de son père. Leur lien mental se rompit, laissant dans l’esprit du jeune homme le goût amer de la souffrance à venir.
Jeté sur sa paillasse, au milieu de ses camarades déjà endormis, Varen ne pouvait imaginer morts ceux avec qui chaque jour il apprenait le maniement des armes, presque tous étaient de son âge, Brom, Tibal, son partenaire Alhin… Il se refusait à y croire, même lorsque Eshkeri venait lui ponctionner le fond d’une bassine de sang, laissant à chaque fois une cruelle estafilade sur son torse, son dos, ses cuisses, là où la cuirasse la dissimulerait. Il ne voulait pas penser à ses amis, le croyant invité à la table du roi, lui portant un toast, buvant son propre sang. Stellan les avait galvanisés d’un conte fumeux dans lequel, immortels, Varen les mènerait à la victoire. Eshkeri avait dû user de ses sorts pour endormir leur jugement, tout comme son pouvoir empêchait Varen de leur révéler la vérité. Tous l’aimaient comme un frère, et étaient prêts à le suivre jusqu’à la mort. Ce qui avait été le cas, très rapidement.
Stellan avait sacrifié un messager pour annoncer son refus de payer le tribut pour les années à venir. La tête tranchée du page n’avait précédé l’armée montagnarde que d’une journée. Au petit matin, deux cents jeunes hommes, resplendissants dans leurs uniformes neufs, attendaient de pied ferme, sans la moindre crainte, une cavalerie de vétérans peut-être cinquante fois plus nombreuse. Et pourtant, ils n’avaient pas peur. Pas même Alhin, à sa droite, qui avait prêté serment de mourir pour le protéger.
La cavalerie, une simple avant-garde d’un millier d’hommes, avait déferlé. Et deux cents soldats étaient tombés. Lui seul s’était relevé.

Varen ouvrit les paupières. Les montagnards avaient repris leur position, attendant sans doute le reste de la troupe pour prendre la ville d’assaut. Certains pointaient leur épée dans sa direction, faisaient mine de vouloir charger une seconde fois. Varen entendit des rires, on se moquait de ceux qui voulaient s’en prendre à un moribond qui ne tarderait pas à tomber au premier souffle de vent.
Il ferma les yeux et se rêva. Ses lèvres se desserraient. Oubliant le sort de ses camarades, ne pensant qu’au devoir qu’ils se devaient d’accomplir, sa bouche s’ouvrait lentement. Pour sauver tous les innocents qui n’avaient jamais rien su de l’utopie de son père ou de l’ambition du roi, un son s’échappait doucement de ses lèvres, avant de gagner en intensité. Et ses amis se relevaient, pantins sans âme, marionnettes de chairs mortes et d’os brisés. Restaient plantés là, en un mur infranchissable, tant que les montagnards ne renonceraient pas. Tant qu’ils ne seraient pas tous morts.
Cela, Varen ne le voulait pas. Il rouvrit les yeux, chassant ces images fantasmagoriques. Cinq cavaliers approchaient avec circonspection, flairant un piège. Prirent de l’assurance. Levèrent leurs lames. Pressèrent leurs chevaux. Chargèrent en hurlant.
Et, les yeux de nouveau clos, c’est à leur cri de guerre que Varen répondit, sa voix comme un murmure au milieu du fracas des chevaux. Il cria pour mettre fin à cette folie, pour refuser la mort, sa sienne, celle de ses amis, de son peuple, de ses ennemis. L’une ou l’autre avait pourtant sonné. Il sentit l’acier lui mordre le flanc, entaillant la chair sous la cuirasse. La douleur amplifia son cri, mais il ne s’entendit pas hurler au cœur du vacarme des cavaliers. Puis, alors que la souffrance fuyait plus vite qu’elle n’était apparue, vint l’odeur. Pas celle du sang, jusqu’alors omniprésente, mais celle du feu.
Il ouvrit les yeux. Trois corps supplémentaires gisaient à ses pieds, noircis par la foudre. Avant qu’il n’ait pu comprendre, un cri terrifiant lui fit faire volte-face. Les deux autres montagnards le frappèrent, de droite et de gauche, se jouant de son armure, perçant son flanc, ouvrant une plaie rouge dans son cou. La douleur lui fit cligner des yeux. Son cri de nouveau se mêla aux leurs, tous trois rendus inaudibles par le grondement du tonnerre. Une nouvelle fois l’odeur du feu. Et deux autres corps brûlés vinrent joncher le champ de bataille. La foudre avait frappé au même endroit ?
Varen porta la main à son cou, mais les lèvres gueules s’étaient déjà refermées. Il vit la plaie se rouvrir sur la gorge d’Alhin, tandis que les côtes d’un autre soldat, dont il ignorait le nom, encaissaient une nouvelle blessure à sa place. Varen n’y comprenait rien, ne savait plus qui se jouait de lui, mais pressentait le pire. D’autres cavaliers approchaient. Plus nombreux, plus décidés. Il ne pouvait même plus fuir, il ne pouvait empêcher ce carnage de se poursuivre. Il n’eut même pas le temps de faire face à ses bourreaux, les premiers coups le frappaient déjà. Dix, vingt, plus encore, il ne put retenir longtemps la douleur, et une troisième fois, il hurla, et son cri sembla se confondre avec ceux des montagnards.
L’odeur fut atroce. Seule la pluie qui se mit à tomber l’en débarrassa, rinçant le parfum de la mort. Jusqu’au prochain assaut.

La légende de Khan Mirt-ran raconte que ce jour-là, sous l’orage qui avait tué trois cents de ses hommes, le vieux général descendit seul à la rencontre du soldat-sorcier qui demeurait là, seul survivant campé sur ses jambes, et qu’aucun coup ne pouvait mettre à terre. Alors Mirt-ran descendit de cheval et alla parler à ce soldat, qui n’était un jeune homme, presque encore un enfant selon les critères de ce pays, mais qui commandait à la foudre. Il lui demanda de l’affronter dans un duel loyal pour cesser le massacre de ses soldats et décider du vainqueur. L’offre était courageuse, le Khan avait alors plus de cinquante hivers. L’enfant-sorcier, qui aurait pu accepter et le vaincre sans difficulté en usant traîtreusement de sa magie, lui fit pourtant une réponse qui le surprit. Il lui dit qu’il était maudit, que si Mirt-ran le touchait, même mortellement, la foudre s’abattrait sur lui tandis que son adversaire ne vacillerait même pas. Aussi n’avait-il pas besoin d’arme pour le vaincre, juste de s’offrir à la lame de Mirt-ran.
Le vieux général rengaina donc son épée et s’assit en tailleur devant l’enfant-sorcier, qui fit de même. Ils restèrent ainsi plusieurs heures, jusqu’à la nuit. Bien des hommes s’inquiétèrent pour le Khan, mais eux que la mort au combat n’effrayait pas n’osèrent s’approcher avec un flambeau de l’endroit où étaient assis l’enfant et le général. Ils attendirent donc dans l’obscurité que Mirt-ran revint. Ce qu’il fit à l’aube. L’enfant-sorcier avait disparu. La pluie avait cessé, mais des nuages noirs encombraient toujours le ciel, et l’orage qui couvait s’étendait désormais sur la ville. Le tonnerre gronda, et les hommes aux côtés du Khan, qui regardaient là où les yeux du général étaient tournés, virent la foudre s’abattre par deux fois sur le palais. Alors Mirt-ran dit :
« Le couple royal est mort. Par mon épée et mon armée, ce pays est nôtre. Par la volonté du nouveau roi, ce pays est nôtre désormais, tout comme nos montagnes sont siennes. »
Et tandis qu’on dressait un bûcher funéraire pour les cadavres des deux camps, l’enfant maudit qui était devenu roi revint, porteur d’un corps ensanglanté. Il demanda que son père fût brûlé avec les autres pour, telles furent ses paroles, « qu’il rejoigne ceux sacrifiés à son rêve ».
Les récits divergent ensuite. Certains prétendent qu’il se jeta alors dans le feu, d’autres disent qu’il disparut dans un éclair. La véritable chanson de Khan Mirt-ran raconte que les deux histoires sont vraies, qu’il se fit phénix ou oiseau-foudre, et que la puissance des éléments le délivrant de sa malédiction, il régna sur son peuple et le nôtre avec sagesse durant fort longtemps.




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