
Le lutin-en-chef embrassa du regard son auditoire frémissant. C'était une véritable marée lutine, qui emplissait chaque coin et recoin de l'atelier. Il ne pouvait distinguer nettement les visages, à cause du brouillard que formait la poussière de bois, mais il les devinait souriants. Tous les ouvriers avaient interrompu leur travail, saisissant l'occasion. Pardi, c'était trop beau ! Ils étaient tous exténués, en cette veille de Noël. De ce côté-ci, un marteau restait figé en l'air, par-là on lâchait les manettes des machines. Tous les souffles se confondaient en un seul.
Les petits bonshommes savaient très bien faire mine d'être captivés ; le hic, c'était que Moulin-blabla n'avait même pas encore commencé. Fin comme Renard, il flairait l'entourloupe, mais son orgueil disproportionné fut décisif :
« Fichtre et diantre ! je me suis écrié, voilà que ce crétin a encore oublié de cirer mes bottes ! La neige va complètement me les tremper, mais tant pis, quand 'faut y aller, 'faut y aller, comme on dit dans l'pays. Je les enfile direct, j'ouvre la porte à la volée. Dehors, on voit pas son nez – et pourtant vous savez comme le mien est rouge dès qu'y fait un peu froid. De la neige partout, des flocons gros comme ça ! Aaah, c'était pas de la gnognotte ! »
Profitant que Moulin-blabla ouvrait grand les bras et fermait sa bouche, Gnallant lui donna un coup de coude et s'écria :
« C'est bougrement faux ! Je les avais cirées, ses bottes ! »
Une tape bien placée de Brief en plein milieu du crâne du protestataire, et voilà Gnallant qui pousse un glapissement strident. Le lutin borgne avait toujours le tranchant de la main aussi aiguisé ! Voyant que le conte tournait au spectacle, l'auditoire éclata de rire, lâchant un nuage d'air tiède et vicié. Ses trois chefs étaient incorrigibles, décidément !
« C'est pas le moment de vous rengorger de vos précédents hauts faits, grogna Brief à ses deux collègues. Que la veille des fêtes vous mette sans dessus-dessous, je le saurai. »
Tout bougonnant, le lutin borgne n'en demeurait pas moins d'une extrême efficacité, tandis qu'il trottinait d'un bout à l'autre du grand entrepôt afin de dispenser ses ordres.
Mais les esprits étaient ailleurs. On parlait rôti et fumet, éclat de rire et boule de gui, comme si l'on était déjà pompette. Par les vitres encrassées, on pouvait voir la neige tomber à gros flocons. L'air portait le parfum de la sciure de bois.
Au centre, une immense machine à vapeur s'activait tranquillement sous l'œil des trois lutins-en-chef. Les pivots entraînaient la croisée, elle-même solidaire de rouages toute nouvelle génération... En bref, c'était là le bijou de l'usine numéro six, dite "des Jidés" – pour Joyeux Drilles – l'une des plus productives de la Noël S.A. La machine chuintait une petite mélodie, prenant part, à sa façon, à la bonne humeur ambiante.
Seule une personne ne riait pas. Un jouet, plutôt, qui dépassait d'une corbeille d'osier. Son bras s'était coincé un peu auparavant dans une presse, et la bourre blanche avait giclé à plusieurs endroits, crevant les coutures du ventre. L'ouvrier avait bien tenté de récupérer le travail à grand renfort d'aiguille, mais quoi qu'il fît il ne parvînt pas à renfermer le bourrage dans la fragile peau. En plus, il ne retrouvait pas l'œil droit. Tant pis, on la remplacerait, cette poupée en tutu.
*
« Enfin, ce n'est pas possible, des abrutis pareils ! grogna Brief, visiblement d'une humeur massacrante. Il en manque cinquante, or nous sommes déjà en retard ! Je vous donne dix minutes ! Dix, pas une de plus ! Vous m'avez entendu, bande de mollassons ?! »
Les voitures à patins furent enfin placés sur le départ. Les ordres, criés de-ci, de-là, faisaient écho aux rafales de vent glaciales. Un à un, les traîneaux s'ébranlèrent et s'élevèrent. Ce n'étaient pas des rennes qui les tractaient, mais des lamas – question de budget.
Quant à la poupée difforme, elle avait été emportée, finalement. Elle n'avait pas eu droit à une place de choix, aussi s'apprêtait-elle à passer le voyage, coincée entre un bras de timon et la frette d'essieu, une bride en cuir la serrant à la taille et l'empêchant ainsi de tomber vers les nuages.
Le chariot qui la transportait eut un soubresaut. Le cocher devait faire face à une difficulté imprévue : l'un des lamas perturbait le flux magique de l'attelage. Leur trajectoire était hoquetante.
Soudain, un claquement sec retentit ; à cause des bourrasques, personne ne s'en rendit compte. L'une des quatre brides qui solidarisaient les bras de timon et la traverse en bois inférieure venait de rendre l'âme.
Nul ne vit la poupée au tutu se débattre dans la grisaille, ni n'entendit ses appels désespérés.
*
La danseuse tombait dans la nuit. Au début, elle avait eu grand-peur, puis elle s'était fait une raison : elle ne pouvait guère s'empêcher de descendre. Elle voulut alors contempler les étoiles, mais les nuages l'en empêchèrent vite. Lorsqu'elle quitta cette zone grise obscure, elle était trempée jusqu'aux fils de fer et chutait deux fois plus vite. Ce qui ne lui épargna pas un mortel ennui.
Par chance, un courant céleste l'envoya valser quelques milles plus à l'ouest, la soustrayant à l'appétit de l'océan. Ainsi, elle atterrirait dans une ville... et quelle ville ! Argentée et prospère jusque dans ses boyaux, une perle d'architecture : Londres, La City.
Un bobby londonien, effectuait justement sa ronde nocturne, lorsqu'un bruit métallique le fit sursauter. Il ne se retourna pourtant pas ; bien lui en prit.
Le spectacle qui se déroulait derrière lui aurait eu de quoi lui inspirer du dégoût. La poupée avait terminé sa course sur une poubelle qui, pour son malheur, était ornée d'un couvercle. Tandis que la tête se fracassait contre la poignée supérieure de ce dernier, une jambe difforme éclata au contact du métal. Le sable gicla. La bourre fibreuse, enfin, dégoulina du ventre. Le second et dernier œil avait volé en éclat ; le fil qui le retenait un instant plus tôt pendait, à nu. Seul le tutu palpitait encore, sous les assauts du vent.
Pas une personne ne vint en aide à la pauvre malheureuse, transie de douleur et de froid. Elle entendit un grognement, mais ne put en distinguer la source. Un frisson la parcourut : un filet de bave d'imbiber son cou. Une rangée de crocs la transperça, puis le monde bougea.
Qu'elle paraissait misérable, la pauvrette, ainsi trimballée par ce mâtin galeux !
Il la mena jusqu'au port. Là, un dogue la lui disputa. Elle finit la nuit dans un caniveau, abandonnée.
Pas une seule larme n'avait coulé sur ses joues. Le tissu peint, pourtant, était plus pâle. Les pigments avaient dégouliné dans le cou, qui avait viré à l'écarlate. L'aube qui se levait projetait mille feux sur elle.
C'est alors qu'une petite main crasseuse se glissa sous son dos, et la souleva. Un doigt effleura son front, ses lèvres. Le petit être retenait son souffle.
« Que tu es belle ! »
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