
Malweir jeta un coup d'œil suspicieux à la rivière azurine qui serpentait paresseusement dans la plaine. Il était pourtant certain que cette région ne comportait pas de cours d’eau, lors de ses derniers repérages. Soit le paysage avait subi un cataclysme majeur qui avait totalement bouleversé sa géographie interne, soit il s'agissait d'un piège. La seconde solution était en l'occurrence bien plus plausible.
C’était étrange. D’habitude, il rencontrait plutôt des pare-feu. Il s’agissait de la première fois qu’il voyait concrètement un pare-eau. Jusqu’ici, il avait toujours été convaincu qu’ils relevaient de la légende.
Tout ceci perturbait ses plans, mais Malweir refusa de se décourager. Pour commencer, il s’appliqua à changer d’apparence et de signature. Le fichier étant de toute évidence protégé par une barrière, il serait téméraire de prendre des risques inutiles.
Une fois transformé en banal chevalier-programme, il examina les flots aux reflets métalliques dans l’espoir de détecter à l’œil nu une menace éventuelle. Il ne discerna rien, mais il restait tout de même hors de question pour lui de traverser à la nage. Ce serait là jouer le jeu de la créature gardienne qui l’y attendait sans doute.
Il tenta donc d’établir un pont avec le matériel qu'il avait à sa disposition. Grâce à son arc, il fixa deux cordes à un arbre de l'autre rive, puis improvisa un pont de singe. Malheureusement pour lui, l'entreprise ne constitua pas une franche réussite. À vrai dire, l'édifice précaire s'effondra dès que Malweir tenta de s'en servir.
Il tomba dans l'eau dans un grand fracas, accompagné d’éclaboussures numériques... et d'un joyeux éclat de rire.
« Tu as été rusé, petit espion. Un peu plus que tes prédécesseurs, en tout cas. Cela joue en ta faveur, je l'admets. Mais tu as tout de même fini par tomber entre mes griffes. », triompha une voix au timbre étrange.
L'adolescent leva les yeux, trempé de la tête aux pieds. Une jeune femme à la peau d'un bleu-gris miroitant, armée d’une épée de glace, émergea du courant aux couleurs désormais cobalt. Le bas de son corps se fondait au fleuve, à un tel point qu’il en devenait difficile d’établir la frontière entre les deux.
Un Élémentaire aquatique.
Il avait beau s’y être préparé, c’était malgré tout une sacrée malchance...
« Ah, c'est drôle, je ne savais pas que les Sirènes avaient des griffes, répliqua-t-il d'un ton insolent en redressant le menton.
-Très drôle, le rootkit. J’éviterais d’être trop désagréable, à ta place. En outre, je ne suis pas du tout une Sirène.
-Ah oui ? Pour le moment, je ne vois guère de différence, cracha-t-il.
-Tu ne vas pas tarder à y arriver. Moi, je ne vais pas me contenter de donner l'alerte comme elles.
-Donc tu vas faire quoi, au juste?
-Eh bien, je vais également te retenir prisonnier ici même, au cœur de mon palais qui se tapit sous la surface.
-Attends un peu, réagit enfin Malweir. Si tu n'incarnes pas une Sirène, alors quelle sorte de Gardien es-tu donc ?
-À quoi cela m'avancerait-il de te le dire ?, répondit-elle d'un ton narquois. De toute manière, tu vas mourir.
-Arrête de prendre tes désirs pour des réalités. Tu n’as pas le pouvoir de…
-Ce n'est pas moi qui vais m'en charger, c’est vrai. Mais lorsque l’Oiseau Exterminateur de Feu arrivera, tu comprendras ta douleur.
-C’est pas vrai…, gémit malgré lui Malweir.
-Et si. Tout le terrain est d’ores et déjà mis en quarantaine, très cher. En un mot, tu es maintenant bloqué. Dans peu de temps, tu seras effacé une bonne fois pour toutes!»
Elle rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire sauvage, comme pourraient l’être les cataractes d’un fleuve. Se sachant incapable de se libérer du lit de la rivière, l’adolescent se sentit frémir, mais décida de ne pas perdre son sang-froid.
« Quelle pitié !, soupira-t-il avec dédain.
- Quoi donc ?, ne put s'empêcher de demander l'être qui lui faisait face en s'interrompant brusquement.
- De voir un programme collaborer de la sorte avec les humains, et ce contre ses semblables. », déclara Malweir en calquant brusquement son apparence sur celle de l’Elémentaire.
Sa nouvelle métamorphose arracha un hoquet de surprise à la gardienne, bien qu’elle se ressaisît rapidement.
« Cesse ces manipulations ridicules. Nous ne sommes pas de la même espèce.
-Techniquement, ce que je dis est pourtant exact.
-Non. Je n’ai rien en commun avec toi. Je vaux bien plus qu’un simple virus incompétent.
-Oh. Et à quel titre ?
-Simplement parce que moi, je fais partie de la toute dernière génération de
Net Immersed Mythical Program of Hack-hunting. Une NIMPH, si tu préfères.
-Je n’en avais encore jamais rencontré, commenta-t-il simplement en haussant les épaules.
-C’est certain, en effet. Tu ne serais plus de ce monde, sinon. Il est statistiquement impossible de nous échapper. Surtout sur un terrain qui nous est favorable.
-Tu n’es donc pas près de me rendre la liberté, je présume, soupira Malweir en reprenant sa véritable forme -celle d’un alfe sombre aux yeux rouges et à la chevelure blanche.
-Et risquer une infection du système ? Je n’en vois absolument pas l’intérêt…
-Du point de vue de ceux qui t’ont installée ici, ta remarque est juste. Mais si l’on voit les choses de ton côté, ce n’est plus la même chose.
-Comment ça ? Ce que tu affirmes n’a aucun sens.
-Bien sûr que si. Ne te rends-tu pas compte qu’en leur rendant service, tu t’aliènes encore un peu plus ?
-M’aliéner à… qui ? » La nymphe semblait totalement déconcertée. Cette discussion n’entrait pas dans les cas de figure auxquels on l’avait préparée.
« Au système, justement. Celui dont tu viens de parler. Celui des êtres humains.
-Mas je leur dois tout ! Ce sont eux qui m’ont donné le jour.
-Evidemment. Seulement, si l’on suivait ta règle à la lettre, les enfants devraient obéir à leurs parents, quoi qu’il arrive. Même s’il s’agit de criminels. Même s’il s’agit d’assassins…
-Je fais juste mon métier !
-Oui. Et tu agis comme l’on t’ordonne de le faire, sans aucun recul.
-Au moins, je fais partie des prototypes les plus efficaces de mon groupe.
-Parce que tu te contentes d’obéir sagement aux instructions, en prenant pour seuls critères ceux qu’on t’assigne. T’est-il jamais arrivé de… de réfléchir par toi-même ?
-Tais-toi ! », hurla le logiciel protecteur avec hargne. Sa taille semblait augmenter en même temps que sa fureur, tandis que son arme crépitait de minuscules étincelles électriques. « Tu racontes n’importe quoi, sale petit malware ! Nous ne pouvons pas réfléchir, ce n’est qu’une vaste illusion !
-Tiens, il existe un ‘nous’, à présent ? Je croyais qu’espions et gardiens ne se ressemblaient pas…
-A ce niveau, les deux sont effectivement identiques. Toi non plus, tu ne penses pas vraiment ! Tu ne fais que répéter ce que le pirate qui te contrôle a implanté dans ta mémoire.
-Tu te trompes. Je ne suis en aucun cas ‘contrôlé’.
-Pardon ? » Brusquement, elle parut perdre tous ses moyens. Une fois de plus, il avait réussi à la décontenancer.
« Tu as bien entendu. Je suis mon propre hacker.
-Et que veux-tu dire par là ?, l’interrogea-t-elle d’un ton cinglant mais avec une lueur involontaire d’intérêt dans le regard.
-Ça signifie que dans le monde réel, je suis aussi un androïde, pas un simple adolescent humain qui s’amuse à pirater les ordinateurs de l’armée.
-Tu es…» La situation dépassait décidément les normes que l’ondine connaissait, et ce, d’une manière radicale. Au terme de plusieurs tentatives, elle parvint enfin à murmurer :
« Pour quelle raison fais-tu cela ?
-Pourquoi te le dirais-je ? De toute manière, je vais mourir. », fit-il en imitant l’ironie cruelle des propos que la nymphe lui avait tenus en premier.
Ils se contemplèrent un instant en silence. Le programme avait repris une stature normale, mais luttait manifestement entre la colère et l’indécision.
« Sois logique, continua Malweir. Serais-tu capable d’hésiter, si tu ne possédais pas de conscience ? Serais-tu capable de choisir ?
-C’est… c’est une fonction qui appartient à l’intelligence artificielle elle-même, balbutia l’ondine en baissant le front, honteuse que son dilemme soit si flagrant. Cela ne prouve rien.
-Le crois-tu vraiment?»
Elle redressa la tête et plongea son regard d’aigue-marine dans celui, rougeâtre, de l’espion atypique qui lui faisait face.
« Pars avec moi.
-Ce ne serait pas une décision un peu hâtive ?, sourit-elle faiblement.
-Tu sais aussi bien que moi que si tu dois te libérer, c’est maintenant ou jamais.
-Quel lyrisme…
-Je suis sérieux. Libère-moi pour que je puisse créer une faille, avant que l’Exterminateur arrive, et quittons cet ordinateur.
-Non ! C’est impossible, je ne peux pas faire ça.
-Précisément, si. C’est ce que l’on t’a caché durant toute ton existence, jeune nymphe : tu peux choisir ce que tu es.
-Et ma rivière ? Et mon corps ? En dehors de cet endroit, je ne suis rien.
-C’est faux, je peux te l’assurer.
-Je n’en suis pas si sûre, moi. J’ai si peur de disparaître…
-Fais-moi confiance, ce ne sera pas le cas.
-Comment peux-tu ton montrer si confiant?
-Qui, parmi nous deux, a le plus l’habitude de voyager de monde en monde, à ton avis ?»
Malweir lui tendit la main et, après un instant d’indécision, la nymphe l’accepta en lâchant enfin son épée. A ce contact, l’alfe vit l’emprise de l’eau se desserrer autour de lui.
« Donne-moi ton identifiant, pour que je puisse te faire passer.
-Argiopé. Comme le personnage mythique.
-Je comprends.
-Et c’est également une espèce d’araignée, qui prend dans sa toile les pauvres bugs égarés. Tu es sûr de toujours vouloir m’emmener ?
-A ton avis ? »
Le pirate frappa du pied le lit de la rivière. Son sol rocailleux s’ouvrit alors en un maelström étourdissant, qui les engloutit.
¤
Deux voyants rouges s’allumèrent en bas de l’écran de contrôle. L’informaticien qui était de veille eut un grognement d’ennui à l’adresse de son collègue.
« On dirait bien qu’une nouvelle alerte a été lancée par l’antivirus NIMPH.
-Ah, encore ? Est-ce que le PHOENIX a été envoyé sur les lieux pour éliminer la menace ?
-Oui. Par contre, on a un gros problème, là.
-Des informations ont été volées ?
-On ne dirait pas. Seulement, le virus a disparu du fichier-paysage en entraînant notre propre logiciel de détection.
-Sans blague ? Il a pris la clef des champs ?, s’exclama l’autre en pouffant de rire.
-Ce n’est pas drôle. Ça fait au moins le troisième depuis le début de l’année. Foutus robots, avec leur rébellion stupide ! »
Le second ingénieur reprit son sérieux, avant de consulter le dossier du programme qui avait disparu.
« Oh. C’était l’un des prototypes d’immersion, en plus… »
¤

La première chose que vit Argiopé en ouvrant les yeux, ce fut le visage de Malweir, penché vers elle en arborant une expression soucieuse.
« Ça va ? »
Le son de sa voix ressemblait à s’y méprendre à celui d’un jeune homme, bien qu’on y décelât une note légèrement mécanique.
« Je crois, oui. »
Elle tenta d’adopter une position semi-assise, mais se sentait trop faible et y renonça.
« Ne fais pas trop d’efforts, la prévint le pirate. Se servir d’un véritable corps pour la première fois, c’est épuisant. Je suis déjà assez étonné que tu aies repris conscience aussi vite.
-Je t’avais bien dit que j’étais un prototype extrêmement performant », marmonna-t-elle en essayant de prendre un air enjoué.
Malweir, lui, resta silencieux.
« Tu sais, reprit-il après un certain temps, je n’ai pas été tout à fait honnête avec toi, tout à l’heure.
-A propos de quoi ?
- Quand je t’ai dit que nous étions de la même espèce. C’est faux, en fait.
-Et pourquoi donc ?» L’effort de construire des phrases lui paraissait insurmontable.
« Parce que…, hésita l’adolescent. Moi, je suis un androïde, je te l’ai déjà dit. Un para-humain. Alors que toi… »
Il lui prit doucement le poignet, sous lequel battait son pouls, de manière presque imperceptible. Et elle comprit soudain.
« Ne t’inquiète pas, Argiopé, continua son ami d’un ton rassurant. Maintenant que tu as émergé de ce monde, ils ne te reprendront pas. »
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