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Plume Rouge N°3


 


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Les Femmes du Jardin du Fou
Ice



- Tout va pour le mieux.
- Insensé.
- Tout est comme je l'avais imaginé.
- Satisfait ?
- Pleinement. Satisfait de ce qui nous a amenés là. Satisfait de cette pierre qui suinte et de la muraille qui nous protège à jamais, satisfait de poursuivre ce qu'il me faut poursuivre, d'être avec toi.
- Et la lumière du jour ! Elle ne compte pas, pour toi ? Le soleil, le vent, les hommes ? Ici, nous sommes des morts.
- Mais notre tâche peut s'achever. Nous sommes différents des autres, à jamais uniques.
- Différents ? tu ne vis que par refus. C'est ta seule distinction. Ton existence est refus des autres, refus du monde. Rien ne t'appartient en propre, rien ne te qualifie : fuyard.
- Fuyard ! Nous sommes-nous enfuis ? Pour eux, nous nous sommes rendus. Prisonniers dans ce trou à rats. Ils ne savent pas.
- Ils ignorent ta folie moins que toi. Tu t'es enfui de la conscience des autres. Je pars.
- Et où pars-tu ? tu reviendras.
- Laisse-moi.
- Pars, ma belle, je t'attends.

 

Cours, marque, ne t'arrête pas. Tu frissonnes d'impatience ? j'aime ta crinière cotonneuse et ta griffe assoiffée. Cours ! Ne l'attends pas, elle reviendra. Elle revient toujours.

 

- Me revoici.
- Je ne t'attendais pas si tôt.
- Va-t-en. Délaisse cet endroit sans vie.
- Je ne peux pas. Une prison ne se délaisse pas.
- Tu peux quitter ce cocon de nuit. Je rêve de liberté. Je t'en prie.
- Me supplierais-tu ? Cynique et fière, reste ainsi. Comme avant. Je ne veux pas te perdre.
- Partons ! Ils ne sauront pas comment tu t'y es pris, tu seras loin déjà. Je t'ai expliqué mon plan.
- Et je l'ai rejeté. Nous ne partons pas. Nous devons accepter le joug de notre tâche. Aide-moi.
- Je ne t'aiderai pas.
- Tu es belle. Reste et attelle-toi à la tâche.

 

Elle n'était plus là. L'homme avait déjà connu des femmes. Celle-là n'en était pas une.

Reprenons, ma belle. Tu ne la comprends pas, moi non plus. Je la convaincrai plus tard. Veux-tu courir avec moi ? Tu as soif. Bois.
Recrache.

 

- Tu ne sais pas ce que tu fais.
- Tu m'as longtemps laissé seul.
- Tu ne sais pas ce que je peux te faire.
- Alors j'ai renoué avec notre vieille amie.
- Je peux te détruire. En as-tu seulement conscience ?
- Tu t'en souviens ? la fille aux cheveux de nuage. Elle aussi est très belle.
- Alors reste avec elle ! Mais je pars.
- Fais ce que tu veux. Tu es jalouse, c'est faible de ta part. Elle était là avant toi. C'est elle qui m'a fait découvrir le monde tel que je le perçois désormais.
- Aveugle ! Je pars !
- Je te dirai quand revenir.

 

Elle voulait partir. A l'intérieur, elle devait enrager, je l'anéantis de désespoir. Son coeur est résistant, finira-t-elle par craquer ?
Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Je suis peiné que cette histoire te laisse indifférente. Tu ne m'as jamais adressé la parole, depuis qu'elle est là.
Promets-moi que tu le feras bientôt. En attendant, courons, laissons de notre passage quelques traces de noir coulant. Bois. Recrache.

 

- Tu me fais mourir.
- La fille aux cheveux de nuage a couru avec moi.
- Tu me rends folle. Ta folie m'anéantit. Prends conscience ! Comprends ! Ton esprit... tu es fou. Tu es un fou.
- Pourquoi ne veux-tu pas m'aider ? Est-ce à cause de cette fille ? Je m'amuse avec elle. Je lui dois tout, elle m'a tout appris ! C'est grâce à elle que j'ai pris conscience de la laideur humaine. Ma reconnaissance envers elle n'a pas de limites. Tu es inhumaine.
- Bien sûr que je suis inhumaine ! Les humains te comprennent-ils ? Je suis inhumaine ! Je ne suis pas de ta race, je ne suis pas de ton monde ! Et pourtant tu ne veux pas m'écouter !
- Je ne sais pas pourquoi tu es si injuste. Je n'aurais pas dû t'invoquer. Mais c'est trop tard, maintenant. Pourquoi n'acceptes-tu pas ?
- Regarde autour de toi !
- Je ne vois que des murs.
- Ils ne te gênent pas ? tu ne voudrais pas les abattre ?
- Pourquoi ne me parles-tu que de ça ? Ils sont beaux. Ils nous protègent de l'extérieur, de tous ceux qui ne me comprennent pas.
- Je meurs si je ne redeviens pas libre.
- Laisse-moi tranquille, tu ne m'aides en rien ! En rien, et même, même...
- Même je te gêne.
- Oui, tu me gênes.
- Je te gêne plus que ces parois infranchissables.
- Bien plus.
- Plus que cet emprisonnement, plus que cette mort programmée !
- Oui ! Non ! Ne crie pas ! Ne hurle pas ! Tu es démente ! Arrête ! Tu déchires la trame du monde à pousser ces hurlements !
- Demande-lui ce qu'elle en pense.
- A la fille aux cheveux de nuage ? elle ne me répond pas. Elle ne fait que boire et cracher.
- Que puis-je faire ? Suis-je condamnée ? Est-il possible de ne pas sombrer à son tour, quand on est la possession d'un fou ?
- Je suis content que tu ne hurles plus.

 

Elle s'est fâchée. Je crois qu'elle m'a obéi sans partager ma vision des choses, quand nous n'étions pas encore protégés par ces murailles. Elle les a tués, mais au fond d'elle-même, elle ne me comprenait pas. Je l'ai contrainte. C'est triste.
Tu vois, je pleure. C'est à cause de toi. Je ne t'intéresse pas ? Pourquoi m'ignores-tu ?
Je n'ai plus envie de courir avec toi. Tu boiras plus tard.

 

- J'ai réfléchi, ma belle. Je vais faire ce que tu as dit. Pourquoi pleures-tu ?
- C'est le...
- Tu ne veux plus ?
- C'est la joie de vivre à nouveau.
Les Femmes du Jardin du Fou- Je ne veux plus te garder, de toute façon. Tu es immortelle, pourtant. Celles de ton espèce ne peuvent rien comprendre à la vie. Seuls les humains ont cette douloureuse expérience. Ta vie est un paysage, elle s'étire à l'infini d'un bout à l'autre de l'horizon, tout y est libre et luxuriant. L'homme n'a qu'un jardin et il doit faire un effort de concentration. Il doit faire des choix pour créer un ensemble harmonieux. Et clos. Tu ne peux me comprendre.
- Mais regarde tes choix ! Tu as fait celui de l'égoïsme et de la vanité. Les choix qui rendent les hommes fous. Libère-moi.
- Crois-tu que la fille aux cheveux de nuage me reparlera, si tu pars ?
- Laisse-moi maintenant ! C'est maintenant que je veux partir. J'ai tué tous tes rivaux pour que ton orgueil se complaise dans sa folie. Il est temps.
- Ils le méritaient. Et grâce à ton départ, elle va me parler à nouveau.
- Elle ne t'a jamais parlé.
- Tu n'en sais rien ! Tu n'as pas toujours été là ! Elle me parlait, avant.
- Elle ne parle pas.
- Elle ne parle plus !
- Elle ne vit pas.
- On peut vivre sans parler !
- On ne peut pas parler sans vivre. C'est...
- Tais-toi, idiote. Va-t-en. Va, je te libère.
- C'est une...
- Va-t-en ! Tu es libre ! Pars derrière les murailles, fuis ! Je te libère ! Tu...
- Chose.
- Tu n'es plus sous mon commandement ! Tu risques la mort à rester là sans être invoquée !
- Chose ! C'est une chose ! Ce n'est pas une amie, c'est un objet !
- Non.
- Je pars. Adieu, écrivain.
- Oui, va-t-en.
- Je m'en vais. Et toi, bien abrité derrière tes tendres murailles de granite, dissimulé d'un monde qui t'a pour toujours exclu, toi, aveugle et fou, parlant dans l'éther à un funeste fantasme, toi, petit homme, tu vas mourir.
- Je ne vais pas mourir ! Pars !
- Ta Muse te quitte et ta plume n'est qu'une plume. Tu vas mourir.




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