
De ses doigts fins, Julie tendait l'étoffe de manière à pouvoir piquer son aiguille avec précision. Le soleil éclaboussait le tissu liquide, qui chatoyait comme les écailles des poissons de l'océan. Afin de se rafraîchir, la jeune fille prit une inspiration plus profonde que les autres. Aussitôt revivifiée par l'air marin, elle décida de remettre son ouvrage à plus tard ; après tout, la fête du Printemps ne débutait que demain. Elle dévala la pente d'herbe encore humide de rosée qui la séparait de ses deux amis.
Adossés au tronc clair d'un arbuste, Trystan et Isis s'attelaient, eux aussi, à achever les finitions de leur tunique. Le premier, quoique très adroit de ses doigts, eut le tort de lever les yeux de son aiguille. Une goutte de sang perla près de son ongle et, gêné de sa maladresse, il sentit le rouge lui monter aux joues. Piquant du nez, il se plongea dans la contemplation du liquide écarlate, tandis qu'une petite tache fleurissait sur la douce étoffe ivoire.
Mais Julie ne se préoccupa pas de lui ; elle s'empara vivement du chapeau d'Isis et se l'enfonça sur la tête, un grand sourire aux lèvres. Rond et léger, visière courte retenue par deux clous courts et lisses, fait de toile brune, l'objet lui avait été offert par son père avant qu'il ne s'envolât.
Trystan, Isis et Julie étaient amis depuis l'enfance, et, quand la seconde n'aidait pas ses parents à la boutique, ils se retrouvaient tous les trois pour inventer quelque tour. Malheur à ceux qui se trouvaient alors sur leur chemin... Le village résonnait bien souvent de leurs éclats de rire.
Le vent portait le parfum salé du large, rappelant à Julie qu'ils avaient prévu de courir la lande, au crépuscule. D'un air pensif, elle lissa l'une des plumes de ses ailes, la plus grande. Curieusement, elle n'éprouvait plus la moindre impatience à l'idée de passer sa soirée à chevaucher des licornes. Seul un désir l'habitait : escalader la falaise du Lever pour contempler l'océan.
Tout à coup, elle fut prise d'un doute. Il grandit en elle, et une ombre dut passer sur son visage, car Trystan s'enquit de son état, l'air étonné.
« Je ressens l'appel de la falaise » affirma-t-elle, à sa propre surprise.
Aucun d'eux n'ignorait la signification de ces quelques mots. En ce monde, tous les Hommes naissaient ailés, car destinés à s'envoler, un jour, par-delà l'océan. Ils allaient retrouver le soleil. Malgré la certitude qu'ils devraient abandonner les leurs lorsqu'ils rompraient avec leur vie ici-bas, ils vivaient comme si de rien n'était. Cet appel était considéré comme l'accomplissement de l'existence, le meilleur qui pût être ; ceux qui ne partaient jamais, que ce fût parce qu'ils n'avaient jamais ressenti l'appel ou bien que la mort les emportât avant, étaient plaints avec une sincère souffrance.
Ainsi, Julie allait partir. Ses deux amis auraient dû être heureux pour elle, comme on le répétait toujours aux enfants qui perdaient un compagnon de jeu – l'appel se faisait ressentir sans considération d'âge – pourtant, cette annonce leur laissait un goût amer.
Une bourrasque de vent plus violente que les autres secoua les étoffes qui gisaient sur leurs genoux ; lorsqu'ils relevèrent la tête, un court instant plus tard, Julie disparaissait entre les touffes de bruyère. Un étau invisible leur compressa la poitrine, un sentiment d'impuissance et de perte. Mais, malgré cela, cette disparition était trop subite pour qu'ils pussent mesurer l'ampleur de leur douleur ; ils demeurèrent saisis. Julie-li. Ces deux mots sonnaient si mal, ensemble.
Le chapeau s'aplatit sur la courte chevelure auburn, tentant en vain de résister à l'interminable assaut du souffle marin. Dans un ultime effort, il oscilla, puis abandonna et fut emporté violemment, tourbillonnant telle la rose dans les flots à la suite du cercueil – les morts n'étaient ni enterrés, ni brûlés.
Julie ne s'en aperçut pas. Son regard fixait un horizon qu'elle seule voyait ; si elle avait quitté le village d'un pas mal assuré, doutant de désirer réellement l'envol, désormais, alors qu'elle grimpait sur le sentier rocailleux, elle accélérait l'allure, tandis que son inquiétude s'évaporait. L'odeur des bruyères, du thym, la poussière du chemin lui faisaient tourner la tête. Elle serra fermement ses poings frêles. Elle courait, légère et tremblante, flamme promise à une disparition pure et simple.
Une lueur diffuse apparut dans la brume de ses pensées. Curieuse, elle se concentra, cherchant à comprendre. L'image s'offrit à elle. Isis. Les pas résonnèrent tout à coup trop lourdement dans l'herbe séchée par le sel. Elle s'immobilisa ; devant elle s'étirait l'océan, à l'infini, mais elle ne le voyait pas. Doucement, ses ailes s'étendirent de part et d'autre de son corps brûlant. La crête de la falaise l'appelait, et derrière elle, le gouffre, les vagues qui se fracassaient contre les récifs au pied du promontoire rocheux. Pourquoi penser à Isis, maintenant ? En bas, dans l'eau bouillonnante, des nageoires argentées brillaient, mais cet éclat paraissait terne en regard de l'auréole chatoyante de la jeune fille qui habitait ses pensées.
L'après-midi s'écoulant, des nuages avaient voilé le soleil. Ils virèrent au noir avant de crever, déversant une pluie de gouttes lourdes et tièdes qui éclataient au sol et ruisselaient sans s'infiltrer ; bientôt, on pataugerait dans la boue. Son étoffe sur la tête, Isis courait en direction de la boutique. Le tissu détrempé ne lui offrait qu'une piètre protection ; l'eau dégoulinait de ses longs cheveux blonds. A chacun de ses pas, ils venaient frapper son dos. Son pied accrocha une racine ; elle trébucha. Tout en pestant, elle se vit obligée de constater l'étendue des dégâts : la boue maculait l'étoffe, ainsi qu'une bonne partie de ses vêtements.
Elle tressaillit. Quelqu'un soutenait son bras afin de l'aider à se relever.
« Ah, Julie, c'est toi ! sourit-elle. Tu m'as fait peur !
- Tu peux marcher ? lui répondit-elle d'un ton soucieux.
- Bien sûr ! Je ne suis pas en sucre. »
Pourtant, la main ne relâcha pas son emprise sur le bras, et Julie s'élança en avant, l'entraînant à sa suite avec un enthousiasme étonnant. Isis voulut protester, la questionner... peine perdue. L'entrain de son amie la contamina, allié au soulagement infini de la retrouver.
Enfin, haletante, Julie frappa à la porte de la boutique. Elle s'ouvrit sur la mère de son amie, laquelle fut peu enchantée de les voir arriver si sales. Derrière elle, il émanait de la pièce tiède et lumineuse un attrait irrésistible pour qui était tout à la fois transi et trempé de sueur. Le fumet du pain chaud flottait dans l'air, promesse d'une croûte dorée et croustillante. Il fut proposé à Julie un matelas pour la nuit, qu'elle accepta sans hésitation.
Alors que la famille et son invitée étaient attablées, on frappa au carreau. Les coups cristallins résonnèrent de manière précipitée. Julie alla ouvrir ; c'était Trystan. L'un des gamins du village lui avait assuré les avoir aperçues, elle et Isis, alors que la nuit tombait. Et il n'avait pas menti puisqu'elles se trouvaient là. Trystan, quoique trempé jusqu'aux os, paraissait radieux. L'évidence serait apparue à n'importe qui, pourtant, Julie ne comprit pas. Seule l'une des remarques de son ami la heurta :
« Y'en a même qui disent qu'ils t'ont vue voler ! »
Julie aurait voulu protester ; si elle s'était envolée, elle ne serait pas revenue. Mais elle s'aperçut avec horreur qu'elle avait oublié ce qu'il s'était produit sur la falaise, depuis le moment où elle avait perdu le chapeau. Son seul souvenir était d'avoir pensé à Isis. Une terrible certitude s'empara alors d'elle... Serrant les mâchoires, elle ignora les questions de son ami.
La soirée, se voulant ignorante de l'avenir, s'écoula dans une moite quiétude, parfois secouée par de joyeux éclats de rire mêlés.
Le lendemain, Julie se réveilla avant même que les premières lueurs de l'aube ne se fussent discrètement immiscées dans la petite chambre d'Isis. Solitaire, la lune scintillait, nimbant le plancher ancestral d'une aura argentée. Le regard vagabond de la jeune fille s'arrêta alors sur son amie étendue sur une couverture, au sol. Il était impossible de décrire l'intensité avec laquelle ses yeux dévoraient le fin visage, tout comme de deviner les pensées qui les tenaillaient.
Julie se redressa doucement, et, sans bruit, se leva de son matelas, lui abandonna à regret un peu de sa chaleur. Sur la pointe des pieds, afin de se faire encore plus discrète, elle contourna soigneusement la tête de Trystan endormi. Un frisson la parcourut lorsque la porte d'entrée se referma derrière elle, peut-être parce qu'elle n'avait pour seul vêtement que sa chemise de nuit.
Sur le chemin de la falaise que foulaient ses pieds nus et glacés, elle retrouva le chapeau. Elle ignorait la raison qui l'avait poussée à sortir récupérer cet objet de peu de valeur.
Isis ne lui avait même pas reproché de l'avoir perdu...
« Julie ! Où étais-tu allée ? s'exclama Isis, penchée à la fenêtre en l'apercevant.
- Sortir prendre l'air, un peu...
- En chemise de nuit ?! Et puis, l'aube pointe à peine ! Je descends. »
Le ton était sans réplique, et Julie eut une moue en songeant à ce qu'elle pourrait bien inventer. D'autre part, pas moyen de cacher l'objet détrempé. D'ailleurs, se demandait-elle, pourquoi vouloir le dissimuler ? Mais, lorsqu'Isis parut, sa robe de chambre enfilée à la hâte, la jeune fille perdit le fil de ses pensées. Une seconde durant, elle hésita devant la mine circonspecte de son amie, avant de se jeter dans ses bras.
« Ça ne va pas ? », demanda cette dernière d'un ton plus désemparé qu'inquiet.
Il parut s'écouler une éternité avant que Julie ne répondît. A peine quelques mots murmurés, mêlés aux prompts trilles des oiseaux qui s'éveillaient. Isis haussa un peu les sourcils. Elle ne parvenait pas à comprendre cette attitude désarmante et savait encore moins quelle contenance adopter. Mais elle ne recula pas, répondant d'un ton presque condescendant.
« Moi aussi, moi aussi... Tu sais, tu devrais aller t'habiller, tu vas vraiment prendre froid. »
Le silence de Julie, serrée contre elle, la glaça. Le vent ébouriffait sa chevelure écureuil, enflammée par l'aube naissante. Quelques mots prononcés dans un murmure : « Tu ne comprends pas... Je veux dire, je t'aime, vraiment. »
Combien Julie avait souffert pour reconnaître ses propres sentiments, pour prendre une telle décision qui comportait tant d'inconnues et de risques, Isis n'y songea pas une seconde. Elle se recula d'un coup, tandis que Julie demeurait là, si figée qu'elle semblait oublier de respirer. Sans rien ajouter, elle referma la porte, et l'on entendit bientôt ses pas résonner, tandis qu'elle grimpait l'escalier. La stupéfaction avait défait ses traits.
Julie resta quelques instants à l'extérieur, puis elle entra à la suite d'Isis, le cœur battant comme jamais. Rapidement, elle récupéra ses vêtements épars sur le carrelage en céramique de la salle de bain, esquiva, telle une voleuse, le regard interrogateur de la mère, puis fila à l'extérieur, ses souliers mal lacés.
Où ? Où aller, maintenant ? Ses yeux hagards glissaient sur le paysage sans le voir.
D'un coup, elle se mit à courir. Elle crut entendre la voix de Trystan derrière elle, issue d'un quelconque lointain, mais elle ne s'arrêta pas, n'y prêtant aucune attention. Petit à petit, son allure ralentit. Ses ailes se déployaient doucement dans son dos, prêtes à l'envol. Le soleil déliquescent baignait la crête de la falaise de lueurs orangées. Force lui fut de constater qu'il lui restait bien du chemin, avant de parvenir au point culminant. Qu'importait, elle irait quand même. Il le fallait ; la falaise renouvelait son appel avec plus d'empire que jamais. Lové au creux de sa main crispée, le chapeau d'Isis dégouttait. Le tissu froid insensibilisait les doigts de la jeune fille, ses pieds traînaient ; désormais, c'était à peine si elle avançait. Les mouettes avaient beau s'égosiller, moqueuses ; elle ne percevait plus le moindre son, et cela lui aurait fait peur si elle avait été en mesure de penser normalement. Le chapeau se balançait au rythme des mouvements de ses bras. Tout à coup, ce dernier lui opposa une résistance inattendue, comme s'il s'était accroché à quelque arbuste. Ne le lâchant pas, elle perdit l'équilibre et esquissa un demi-tour maladroit.
Isis lui fit face. Son souffle haché trahissait sa hâte de la rattraper ; elle avait couru du plus vite qu'elle avait pu. Julie remarqua bêtement qu'elle portait une longue tunique ivoire, dont le bas arborait des traces de terre. C'était vrai, la fête du Printemps débutait... Puis son regard ahuri glissa sur ce visage rougi par le froid, les larmes et la sueur, sur lesquels des cheveux collés paraissaient autant de fil d'or déposés sur une ellipse d'étoffe. L'espace d'un souffle, Julie ferma les yeux, semblant reprendre ses esprits. De nouveau retentit le fracas des vagues, vigoureux, à nul autre pareil. Ainsi, elle avait déjà atteint le sommet de la falaise.
« Je ne sais pas ce que... »
La voix était entrecoupée de hoquets. Isis pleurait. Julie, figée, se demanda pourquoi.
« Je m'en veux, si tu savais. »
L'amertume œuvrait à détruire la portée de cette voix, de telle sorte que les derniers mots furent indiscernables de son souffle.
« Je ne veux pas te perdre. »
Cette fois-ci, la voix d'Isis se brisa. La jeune fille demeura là, immobile, serrant du bout des doigts le chapeau trempé, seul lien qui retenait encore celle qui se tenait devant elle. Julie n'avait pas réagi jusqu'alors, comme si elle se trouvait en d'autres temps et lieu. Mais son regard s'éclaircit, elle esquissa quelques pas vers son amie.
Les ailes claquèrent l'une contre l'autre, subitement immenses, déployées et rayonnantes. Elles vinrent entourer les deux êtres, tandis que la mer rugissait en contrebas, heurtait la roche avec une violence inouïe qui fit frémir la lande.
Bonheur timide, indicible ou tremblant ; les plus purs des mots n'auraient pu qualifier ces sentiments mêlés.
*
Trystan tomba à genoux parmi les herbes que battait le vent. Pleurait-il ? Qu'importait. Sa peine, qui s'étendait bien au-delà de l'océan houleux, portait plus de cris, d'appels insensés, que le vent n'enfantait de vagues.
Seul, il était seul désormais. Et, dans sa main crispée, une plume blanche trouvée là. D'un geste que la tristesse rendait rageur, il enfonça le chapeau froissé sur sa tête, le tira de ses deux mains jusqu'à ce qu'il couvrît ses yeux. Un cri pitoyable retentit, presque un sursaut, lorsque le chapeau se déchira brutalement. Les deux moitiés oscillèrent dans les airs à la manière de feuilles mortes. Un instant, elles se rencontrèrent ; une vague plus haute que les autres les happa.
La plume, libérée, fut emportée par le souffle marin, portée face au soleil. Éclatante de blancheur, elle se fondit dans la lumière.
Seuls demeurèrent les flots blancs, bouillonnants d'écume.
Retour
Retour à la liste des auteurs