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Plume Rouge N°3


 


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Silence tapageur
M.-H. Vallée



-C’est un garçon. Il est vivant ! Il est vivaaaaaaant !

Les cris du nouveau-né confirmèrent les propos de la sage-femme. Il hurlait aussi fort que le permettaient ses frêles poumons. Il hurlait si fort que même les loups dans la cour l’entendirent et se mirent à aboyer et à hurler avec lui.
Je ne partageais pas l’exaltation de mes proches à la naissance de mon enfant. Même lorsqu’ils le mirent dans mes bras, je ne pus m’empêcher de me raidir. Qu’est ce qui pouvait bien le faire hurler ainsi ? Était-ce une révolte contre ce monde froid et insensible dans lequel il venait d’être projeté ? Un temps trouble s’approchait-il sans que nous ne l’ayons senti ? J’ai toujours eu l’impression que les bébés comprenaient la vie beaucoup mieux que nous ne pouvions l’imaginer, beaucoup mieux que nous ne le faisions nous-mêmes. Mon enfant essayait-il de m’avertir que le monde comme nous le connaissions tirait à sa fin ? Me criait-il son désespoir d’en faire maintenant partie ?
J’aurais dû être heureux et fier du petit être qui était si fort déjà, qu’il pouvait enterrer les paroles de la sage-femme, mais je ne sentais qu’un vide incompréhensible. Et mon garçon hurlait sans arrêt. Ce n’est que, lorsque faisant taire les inquiétudes qui me taraudaient depuis son premier cri, je voulus le donner à ma femme, que je compris. Mon garçon ne criait pas, mon garçon pleurait. Il pleurait la mort de sa mère.
Et je le détestai de regretter cette femme qui m’avait été imposée. Je le détestai presque autant que je l’avais haïe, elle. Je hurlai à mon tour. Tous perçurent ma douleur, mais nul ne décela la rage, la rage d’avoir tout raté, même ma vengeance.

 

Jour après jour, le soleil se lève, insensible à la douleur qui me noue les tripes. Mon garçon n’a cessé de pleurer qu’au moment où nous avons enterré sa mère. Depuis, c’est le plus silencieux des poupons. La nourrice pense que ce n’est pas normal. Moi, je vois dans ses yeux la sagesse d’un vieillard et j’entends un silence paisible, plutôt que celui d’un éploré. Il me semble qu’il connait déjà mieux ses sentiments que moi. Quand l’aventure me prend d’aller le voir dans son berceau, le regard qu’il pose sur moi me transperce comme une lance. Pas une fois, je n’ai réussi à rassembler assez de courage pour le prendre dans mes bras, depuis la toute première fois.
Ma rage a laissé place à une culpabilité qui ne me quitte plus. J’ai l’impression qu’il le sait et qu’il me jauge. Je suis devenu presque aussi silencieux que lui, car mes questionnements ne peuvent être énoncés tout haut, et rien d’autre ne vaut la peine d’être dit.
Sa mère, ma femme, était-elle celle que je croyais ?

 

Aujourd’hui, la nourrice m’a encore pressé de lui trouver un nom. Je crois qu’elle a aussi peur du bébé que moi. Elle dit que ça porte malheur de ne pas posséder de nom, qu’ainsi les dieux ne nous reconnaissent pas et ne peuvent pas nous guider et nous aider. « Comment trouver sa voie si les dieux ignorent qu’ils doivent nous la montrer ? », m’a-t-elle dit. J’ai bien eu envie de lui répondre que mon nom ne m’avait apporté aucune illumination et que, de plus, les prières n’étaient pas permises dans le château, mais je me suis contenté de la renvoyer à son travail.
Pour qu’elle comprenne, j’aurais dû lui raconter ma vie, lui raconter que ma voie à moi avait bifurqué au moment où je croyais savoir qui j’étais. Lui décrire comment mon père m’avait arraché la plume qui s’apprêtait à signer mon appartenance à la garde de la reine de mon pays, pour ensuite me rosser jusqu’à ce que je perde connaissance. Il m’avait arraché à mon destin pour m’unir à la femme qui allait me mener à ma perte. Mais lui, oh ! mon cher géniteur était devenu riche : un homme sans fils mais fortuné. Je n’ai pas oublié comment il a pris sa propre femme, ma mère, en otage, pour me forcer à lui obéir et à m’embarquer vers ce nouveau continent. « On me paie grassement pour que la petite princesse des îles d’épices t’épouse. Tu me remercieras dans tes lettres quand tu seras encore plus fortuné que moi. Pour le moment, remercie la sorcière d’avoir vu ta belle gueule dans sa boule et fous-moi le camp. »
Jamais je n’ai douté qu’il ne libérerait ma mère que lorsqu’il recevrait l’annonce de mon mariage. Je savais aussi pertinemment qu’il n’hésiterait pas à la tuer s’il apprenait que je m’étais défilé. Alors je l’ai fait, et malgré la beauté de ma fiancée, je l’ai détestée au moment où je l’ai vue. Sa grande bouche aux lèvres rouge sang éternellement moqueuse me répugnait malgré les regards d’envie qu’elle attirait. Même au moment de les goûter, le soir de notre union, je ne les ai pas plus aimées. Tous ses gestes recelaient une certaine condescendance. Je suis certain qu’elle était vierge, mais elle savait ce qu’elle faisait. C’était comme si elle avait répété tout cela des centaines de fois déjà. Dans le lit nuptial, elle me chuchotait à l’oreille des paroles incompréhensibles, me caressait en dessinant des formes sur mon torse, du bout des doigts, et me chevauchait en suivant la cadence de la boite à musique qu’elle avait posée sur la table de chevet. Une musique aux tonalités graves et au rythme lent et régulier qui ne faisait qu’ajouter à l’aspect lugubre du lit, recouvert de draps de soie noir et rouge.
J’étais totalement perdu. Le plaisir que j’aurais dû éprouver à me faire faire l’amour par une si belle femme s’étouffait dans l’angoisse qu’elle me faisait ressentir. Ce n’est pas la jouissance qui me donnait des sueurs mais la peur.
Alors qu’elle criait son plaisir, je hurlai ma frayeur. Je me demande encore si elle ne s’était pas méprise sur la raison de mon hurlement, car le regard qu’elle me rendit était empli de satisfaction perverse.
Je ne fus pas surpris que cette unique fois où nous unîmes nos corps, un fils fût engendré. La sorcière de ma femme avait bien instruit son élève, et moi je ne leur servais plus à rien.

 

Mon fils a déjà six mois. La nourrice a cessé de me harceler avec ses questions répétitives depuis belle lurette. Elle semble s’être trouvé de nouveaux moyens pour conjurer le mauvais sort en portant différentes amulettes données par la sorcière même qui m’a précipité où je suis. Quels étaient les plans de cette dernière et de ma femme en m’emmenant ici et en concevant de façon surnaturelle un enfant de ma semence ? Voilà bien des mois que je ne m’étais pas posé la question. Je m’étais pourtant interrogé, auparavant, mais une étrange léthargie s’est emparé de moi ces derniers temps. Au moins, ça m’empêche de culpabiliser pour mon manque d’attention envers mon enfant. Je me demande s’il me ressemble.

 

Dernièrement, le peuple de ma femme s’est révolté. Il n’est pas bien dangereux, affamé comme il l’est, et prisonnier derrière les murs épais de la forteresse, mais les cris révoltés m’empêchent de dormir. Cela a dû commencer il y a environ une semaine, je ne suis plus sûr de rien.
Ce matin, j’étais tellement exaspéré que je suis monté au sommet de la plus haute tour pour les regarder. J’aurais souhaité ne pouvoir utiliser qu’un sens à la fois. Cesser de les entendre pour les regarder sans avoir les oreilles qui bourdonnent. Si c’était possible, je pourrais peut-être parler à mon enfant sans voir ses yeux qui me fixent en m’accusant de je ne sais quelle injustice. Même les yeux fermés, je peux sentir son regard. Si je pouvais me fermer à tous mes autres sens, peut-être pourrais-je entendre ce que son silence essaie de me dire ?
Du haut de mon piédestal, je les ai regardés et j’ai soudainement eu envie de rire. De rire de leurs lois stupides leur interdisant d’avoir plus d’un souverain. Ces stupides coutumes qui donnèrent droit à mon épouse de régir leur royaume à elle seule. Les mêmes qui les empêchent de gérer leurs affaires jusqu’à ce que mon fils soit assez âgé. Car, moi, je ne suis que le mari sans sang royal, je n’ai droit à rien, surtout pas de m’en aller.
La voix rauque de n’avoir pas parlé depuis des lunes, je leur ai crié leur bêtise et j’ai ri encore et encore, mais j’étais trop loin : ils n’ont pas entendu.

 

Ce matin, j’ai parlé. La nourrice m’a annoncé que la sorcière avait quitté le château, et je n’ai pu m’empêcher d’émettre un « Oh ! » surpris. Je crois qu’elle a été encore plus surprise que moi. « Votre fils a un an et il ne parle pas plus qu’il ne pleure, m’a-t-elle dit. Vous devriez vous exclamer devant lui. »
Sur ce, elle m’a planté là, à regarder comme d’habitude par la fenêtre la ville ravagée. La sorcière est partie…et moi, comme un imbécile, je n’ai pas profité de sa présence pour lui poser toutes les questions qui me brûlaient les lèvres. Qu’était ma femme ? Me voulait-elle autre chose que d’engendrer son enfant ? Pourquoi moi ? Que me serait-il arrivé si elle avait survécu à l’accouchement ? Et surtout : comment avez-vous pu la laisser mourir malgré vos si grands pouvoirs ?
Pas que j’en sois déçu, bien au contraire. J’ai soudain une force nouvelle, et mes interrogations et ma rage reviennent plus fortes que jamais. C’est à croire que c’est la présence de la sorcière qui m’a plongé dans cette apathie pendant un an mais j’en doute. Je voudrais bien comprendre, maintenant. Demain, peut-être que je chercherai.

 

Que n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Aussi étrange que soit mon enfant, il doit dormir comme tout le monde. Armé d’une lanterne, je me suis faufilé dans sa chambre, la nuit dernière. Plongé dans un sommeil profond, il n’a pu poser ses yeux inquisiteurs sur moi. Ses yeux plus vieux que le monde. Il était si…petit. Presque adorable. Surtout qu’il ne ressemble pas du tout à sa mère. Il a mon nez, ma bouche, et déjà une crinière fournie de cheveux noir corbeau. Il a un an, me suis-je rappelé. Normal qu’il ait des cheveux ! Un an et plus seul que je ne l’ai jamais été. Ma haine a fondu comme neige au soleil et, dans un élan de folie, je l’ai pris dans mes bras.
Évidemment, il s’est réveillé, et le regard qu’il a posé sur moi était certainement aussi effrayé que le mien à ce moment-là. Son visage s’est contracté… « Il va pleurer, il va pleurer, me suis-je dit en paniquant. » Des yeux, je l’ai supplié de n’en rien faire, mais j’étais incapable de le reposer dans son lit. C’était encore plus dur de détourner le regard que ce ne l’avait été de le regarder auparavant. Il ouvrit grand la bouche, et je me raidis, prêt au cri qui allait suivre… Mais il n’en fit rien. Le son qui voulait sortir de ses poumons restait en suspens. Il avait les yeux aussi ronds que la bouche, et j’avais l’impression qu’il voulait m’aspirer dans son cri silencieux. Je me souviens avoir souhaité pouvoir comprendre son silence, mon vœu s’est réalisé. Je n’ai aucun mot pour l’expliquer par contre. C’est… trop vide. J’avais l’impression que mon âme s’échappait de moi, et que, malgré les efforts du bambin, il ne parvenait même pas à l’avaler.
Ne réussissant pas à m’en débarrasser, je le serrai contre moi. Peut-être qu’à deux nous réussirions à combler ce qui nous avait été enlevé.
Il sait quelque chose et n’apprend pas à parler pour ne pas avoir à le révéler, c’est ce que je crois. Un an, et il a la sagesse et l’intelligence de reconnaître qu’il est trop faible pour de telles pensées.
Alors que je le serrais contre moi, j’ai senti ses petits points se refermer sur ma tunique. Il est beaucoup plus vieux que son âge, mais même un vieillard a besoin de compagnie. Par manque de volonté et par une soudaine compassion, je l’ai emporté avec moi dans ma chambre. J’essayerai d’être un père. Je lui montrerai comment parler, comment pleurer et même comment crier, s’il en ressent le besoin. Comme il l’a fait le jour de sa naissance. Ce qu’il a compris à ce moment, je veux aussi le savoir.

 

Je suis finalement sorti de mon mutisme. Je parle sans arrêt. Les gens me croient devenu fou, mais moi, je crois que j’ai au contraire quitté ma folie. Je ne me parle pas à moi-même, je parle à mon fils, même si mes paroles ne s’adressent pas directement à lui.
Je parlais du jour où, enfant, j’ai subtilisé le sceau de mon père pour acheter des oranges, quand la nourrice cogna à ma porte. C’était le lendemain soir de ma vraie rencontre avec mon garçon.
J’ouvris la porte, agacé d’être dérangé dans mon monologue. La nourrice se tenait là, l’air désespéré.

-Monsieur votre… bébé… a disparu.

À peine sa phrase complétée, ses yeux s’agrandirent.
Je ne saurais dire ce qui l’avait le plus surprise. Que je lui réponde avec des mots ou la vision de l’enfant qui reposait sur mon lit. Il la regardait avec son air ébahi qui ne l’avait pas quitté depuis la veille : depuis qu’il avait cessé de crier, ou plutôt, depuis qu’il avait cessé de tenter de crier.

-Nous parlions de jus de fruit, lui ai-je répondu. À voir ses yeux, il aimerait beaucoup en goûter. Vous pourriez en faire monter ?

Autant on m’a reproché mon silence, autant on ne me répond que par un mutisme absolu quand je me remets à parler. Elle ne m’a même pas répondu. Elle a voulu reprendre le bébé, et voyant que je tenais à le garder avec moi, elle a reculé doucement jusqu’à la porte, comme si j’allais lui sauter au collet. J’ai déjà été plus sociable et courtois, je dois bien l’avouer, mais rien de ce que j’avais dit ne méritait sa peur. Alors qu’elle se sauvait, je lui ai crié d’aller se faire voir. En termes plus civilisés tout de même. « C’est mon enfant et, dorénavant, je m’en occuperai. Si vous vous étiez rappelée la présence de son père dans ce château, peut-être auriez-vous sauvé une journée de recherches en venant directement ici. » C’est ce que je lui ai dit, avant de retourner parler au petit paquet de silence qui meuble maintenant mes journées.

 

« Maman » est le seul et unique mot qu’il ait jamais prononcé. Je ne lui en ai pas voulu par contre. Il ne l’a pas dit en la demandant, c’était simplement une affirmation. Comme s’il voulait me confirmer qu’il la connaissait, même si je ne lui en avais jamais parlé. Je crois qu’il voulait que je le sache. Je voudrais bien savoir ce qu’il sait d’elle, mais je ne veux pas le lui demander. De toute façon, j’ai conscience qu’il en sait beaucoup plus que moi.
Les gens du château le croient issu du démon, et dehors, on veut trouver un nouveau roi. Bien sûr, ce n’est pas sa mère le monstre à leurs yeux. Qui d’autre pourraient-ils blâmer que le nouveau venu sur l’île ? Ils n’avaient pas connu celle qui avait été leur reine. Ils ne s’étaient même pas douté de quels sortilèges elle avait été capable. Ils n’avaient jamais aperçu sa bouche se tordre dans un rictus dément tandis qu’elle se caressait. Ils ne l’avaient pas plus vue marmonner mon nom dans son sommeil, comme si elle tentait de s’emparer de mon âme.
Non, mon petit n’est pas fou. Du moins, pas plus que je ne le suis. Le suis-je ? Je n’en suis pas si sûr, mais si la folie fait maintenant partie de moi, il n’en a pas toujours été ainsi. Les histoires que je lui raconte sur mon passé me semblent tout à fait normales. Il m’écoute en m’étudiant : mes gestes, mes expressions, mes inflexions. Rien n’échappe à son regard et à ses si minuscules oreilles. Il ne pleure ni ne rit, ni malheureux ni heureux. Comme moi.
L’année que nous avons passée ensemble m’a beaucoup appris, mais…je n’ai plus rien à lui dire. Un an, et j’ai l’impression de lui avoir déballé toutes mes connaissances. Je me sens insignifiant à présent. Lui, il a tout absorbé, et moi, je me sens nu. C’est décourageant de s’apercevoir qu’on n’a plus rien à apprendre à son enfant.

-Je n’ai plus rien à t’apprendre…plus rien à dire. Que fait-on maintenant ?

Je me surprends à espérer une réponse…

-Allez ! Prouve-moi que je ne t’ai pas pris pour plus brillant que tu ne l’es. Prouve-moi que tu n’es pas un simple enfant avec une sagesse factice dans les yeux.

Il a ouvert la bouche !

-Maman.
-Tu veux des réponses, toi aussi, c’est ça ? Nous allons en avoir en retrouvant la sorcière.

Il aurait dû être effrayé, mais non ! Il a souri. Son premier sourire.

 

Manger, marcher, dormir. Voilà à quoi se résument nos journées depuis notre départ du château. Départ aisé puisque personne ne m’aurait cru capable d’assez de courage pour m’échapper, je suppose. Mon garçon solidement attaché dans son harnais sur mon dos, je suis parti.
Cela m’a pris quelques jours pour m’apercevoir que c’était lui qui me guidait. Je suis ses indications silencieuses sans même pouvoir le voir. J’ignore si c’est notre année isolée dans ma chambre, juste tous les deux, qui nous a aidés à nous comprendre ainsi, mais je lui fais confiance. Une seule fois, j’ai osé lui demander comment il savait où trouver la sorcière, et il s’est contenté d’éclater de rire. Un rire magnifique. Un rire empreint de naïveté, un rire d’enfant. Jamais il n’avait ri, et cela m’a ému, mais je ne me souviens plus si j’ai moi-même ri ou pleuré.

 

C’est sous un bouquet d’arbres, au milieu d’une plaine aride et desséchée, que c’est arrivé. Je désespérais de jamais trouver la sorcière, et il m’a répondu.
-Pourquoi veux-tu la retrouver ? m’a-t-il demandé.
Ma surprise de l’entendre l’a fait sourire. Il avait une voix d’enfant, mais pas ses inflexions. J’étais étendu sur le dos, et lui, debout sur ses courtes jambes, me regardait de haut.

-Pourquoi avoir mis tout ce temps avant de me parler ?
-Réponds-moi.

J’ai hésité longuement avant de répondre. Je n’étais plus sûr de la réponse.

-Je… je détestais ta mère, tu le sais ?

Il a hoché la tête.

-Elle était une sorcière.

Nouveau hochement de la tête pour confirmer mes paroles.

-Mais tu es trop jeune pour que je te dise tout cela, pas vrai ?

Cette fois il a nié.

-Je suis petit, mais plus vieux que toi. Alors, réponds à ma question.
-Je veux comprendre. Pourquoi tu es comme tu es et pourquoi elle m’a choisi pour père. Avant ta naissance, je voulais lui faire payer de m’avoir arraché à ma vie. Quelqu’un d’autre aurait très bien pu faire l’affaire.

Il s‘est assis en tailleur, près de moi, et a réfléchi longuement avant de parler.

-À mon tour de répondre à ta question. Je n’ai pas parlé avant parce que j’en étais incapable. Tu ne l’as sûrement pas remarqué, mais nous avons aujourd’hui passé la frontière du domaine des rois. Un sortilège oublié depuis longtemps empêche les dieux de s’exprimer à cet endroit, instauré par la vanité d’un roi, pour que seule sa parole ait loi en son pays. Je n’ai eu droit qu’à un mot, un seul…
-Maman.
-…Mais je n’avais pas besoin de mots, de toute façon, pour que tu me comprennes.

C’est une des rares fois où j’ai senti l’esprit paternel en moi. J’étais fier de mon enfant et comblé par notre étroite relation.

-Mais tu ne peux être un dieu.
-Pourquoi pas ?
-Parce que tu es mon fils, et que je ne suis rien. Je n’ai même pas un ancêtre de sang noble.
-Ma mère et la sorcière, comme tu l’appelles, Kara de son vrai nom, ne voulaient pas d’un roi. À cause des vieux sortilèges justement qui m’auraient empêché de parler à jamais si j’avais eu du sang royal. Elle n’est pas plus reine que tu n’es roi.
-C’était une machination ?

La peur s’était emparée de moi. J’ai fait partie d’un complot avec un…dieu ?

-Ta femme a pris la forme de la souveraine après l’avoir tuée. J’ai quitté cet endroit, mais ma naissance a tout de même eu lieu à l’intérieur des remparts et, ainsi, le sortilège se détruira de lui-même. Toi, elle t’a vu dans sa boule de cristal et a été séduite par ta beauté. Les anciens sorts sont très puissants, elle a beaucoup souffert d’avoir à usurper l’identité d’une reine dans sa propre maison. Je crois, personnellement, que sa douleur provenait surtout du fait qu’elle devait te tromper pour assurer son succès, mon succès. Elle s’excuse pour le tort qu’elle t’a fait. Elle s’est sacrifiée pour que je vois le jour, et je l’en remercierai en lui donnant ce qu’elle désire le plus au monde, quand j’aurai rejoint Kara.

Devant mon mutisme absolu, il a ri encore une fois.

-Tu étais usurpateur malgré toi, désolé que ça t’ait rendu un peu fou. Un fou adorable… Papa.

Papa… Étrangement c’est le nom qu’il me donnait qui me semblait le plus incroyable dans cette histoire. Que ce bébé dieu m’appelle papa.

-Et maintenant ?
-Moi, je vais faire ce pour quoi j’ai été rappelé sur la terre. Les hommes m’ont oublié depuis trop longtemps, il est temps que la paix revienne. Toi, je te ramène ta femme, ma mère.

J’allais protester, mais je ravalai mes mots. Ma femme…cette femme que j’avais tant détestée. J’apprenais maintenant qu’elle n’était pas celle que je croyais. C’était une sorcière, oui, qui avait eu le pouvoir de donner la vie à un dieu et qui allait revenir à la vie grâce à celui-ci. Je ne trouvai rien de mieux à demander que si elle était jolie.

-Beaucoup plus belle que la reine que tu as rencontrée et infiniment meilleure. Pour je ne sais quelle raison, elle te voulait, toi. Vois-tu, même un dieu ne comprend rien à l’amour. Pour son sacrifice, je te donnerai à elle.

Voyant que l’idée d’être donné à une femme que, somme toute je ne connaissais pas, me dérangeait, il sourit de toutes ses minuscules dents. Un vrai sourire d’enfant qui me chavira le cœur et me fit oublier mes réticences.

-Serre-moi une dernière fois dans tes bras avant que je ne parte. Elle viendra te rejoindre ici.

Ne pouvant me dérober, je l’ai serré contre moi.

-Alors, je ne suis pas vraiment ton père ?
-Tu seras toujours mon père, je ne l’oublierai pas.

Et il est parti.

 

Je suis seul au milieu de nulle part à attendre la venue d’une femme que j’ai détestée, mais je me sens bien. Je me souviens de ce jour où, juché sur une tour, la bêtise humaine m’a fait rire comme un dément. J’ai à nouveau envie de rire, de rire et de crier face à l’ironie qu’est ma vie :

-Je suis le père d’un dieu ! Je suis le père d’un dieu et je ne lui ai même pas donné de nom !




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