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Plume Rouge N°3


 


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Simulacre
Mathilde Thomas



Seul au milieu du pont.
Mes vêtements souillés sentent la peur, la mort.
Mes deux amis m’ont accompagné un instant, puis ils ont continué leur route, me plantant là, avec mes doutes et mes angoisses. A leur décharge, je dois bien avouer que je ne suis pas de la meilleure compagnie depuis que j’ai compris. Je mets mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre, mais j’entends encore. J’ouvre en grand ma bouche, mais aucun son n’en sort.
Regardez bien.
Approchez-vous.
Oui, c’est ça, encore un peu. Vous n’êtes plus qu’à deux mètres de moi. Plus qu’à deux mètres de la tempera. Seuls, le cordon de velours mauve et votre indéfectible respect du règlement, « Interdiction de toucher aux toiles », vous empêchent de me caresser la joue pour me rasséréner. Y parviendriez-vous ?
Il vous serait certainement plus facile de déjouer la sécurité et les vigiles du Musée, et de franchir tous leurs cordons de velours mauve, que de me calmer.
Que n’ai-je vu ? Que n’ai-je entendu ?
Comment voudriez-vous que cela ne m’affectât pas ?
Je ne suis pas ce type longiligne et squelettique au faciès effrayant. Ce n’est pas moi qui suis effrayant. C’est ce que je sais qui l’est ! Mes joues ne sont pas caverneuses. Ni mes orbites vides. C’est ce qu’est devenu ce monde qui est vide et sans vie. Mon crâne n’est pas imberbe et mortuaire. C’est la planète qui se meurt et qui souffre de tous côtés.
Je suis juste une bouche béante et muette.
Je veux hurler, mais ne le peux.
Je suis la bouche de tous ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Les sans voix.
Je suis de l’anorexique, le cri en forme de régurgitations compulsives. L’appel muet.
Je suis le cri des balles sifflées de la kalachnikov de ce petit iranien prépubère.
Je suis le hurlement vain de cette fille, au fond d’une cave, bâillonnée par des siècles de machisme, refusant de toutes ses forces de « tourner » dans la danse sexuelle et assassine des garçons.

Polymorphe, intemporel et asexué, je suis de toutes les chorales et de tous les orchestres où le maestro exécute simultanément son morceau et les condamnés au peloton, de Buchenwald ou d’ailleurs.
La musique et la mort au même concert. N’est-ce pas à hurler ?

L’Exposition Universelle de Paris, aurait lieu en juin 1889.
Eiffel s’affairerait entre les avenues Anatole France et Pierre Loti. Malençon et Botrel travailleraient sur le bâtiment de l’Exposition à proprement parler, rue Pergolèse.
La Reine d’Espagne, du haut de son trône ordonna que l’on y représentât son pays par la construction d’une arène provisoire. En réalité, plusieurs virent le jour. Comboul et moi fûmes désignés pour l’un de ces ouvrages. Nos arènes se situeraient Champ-de-Mars, à quelques encablures de la Tour que construirait Eiffel. Pas peu fiers de pouvoir mettre en lumière nos toutes dernières idées, que certains appelleraient bientôt, nos « élucubrations délirantes », nous nous rendîmes sur place afin de jauger du terrain et de sa superficie in situ. Nous nous mîmes aussitôt à nos planches à dessin. Du jamais vu. D’emblée, les proportions des arènes seraient monumentales. Soutenues par une charpente ossue, toute en maçonnerie et en bois, les rangées de gradins s’alignaient.
« Du rouge, il faut du rouge », suffoquait presque Comboul, pris d’une quasi-hystérie créatrice, « Beaucoup de rouge ! »
« Bien, nous les peindrons en rouge », admis-je de bonne grâce pourvu qu’il se détendît. Et du rouge, on en mit partout, sur les portes, les murs et les piliers. Du rouge et du doré. Nous n’étions plus aux arènes du Champ-de-Mars, mais à la Real Maestranza de Séville. Tout ce rouge ! Toutes ces dorures ! Et cette envie folle de faire la fête et de voir des spectacles bariolés. C’est l’époque qui voulait ça : l’Exposition Universelle serait « tricolorée », aux dires de la Presse. Les gens rêvaient des îles et d’exotisme, et les courses taurines participaient de cette recherche de dépaysement. Pris dans ce tourbillon et cette effervescente nouvelle mode, nous avions décidé de nous prendre au jeu.
Seule condition apposée au règlement : les courses parisiennes seraient un simulacre des corridas espagnoles.

« Les exercices d’agilité y seront à l’honneur. Aucune blessure ni effusion de sang ne sera faite aux taureaux. » Les textes étaient très clairs à ce sujet. Toutes les précautions seraient donc prises pour préserver tant l’intégrité des animaux que celle des hommes.
Paris vivait des heures d’une violence inouïe faite aux animaux domestiques, et ce, dans la plus grande impunité jusqu’alors. Les journalistes faisaient leurs choux gras de la brutalité des cochers envers leurs chevaux. La loi Grammont arriva à point, ainsi que la Société Protectrice des Animaux, afin d’y mettre un terme. Et ces adhérents comptaient bien veiller à la stricte application de la loi et des textes ministériels, lors de ces courses de taureaux.
Mon ami Comboul et moi nous crevions les yeux sur nos plans, avec nos maçons et nos menuisiers. Les travaux en eux-mêmes durèrent deux mois. Ceux-ci furent riches en rapprochements humains et en expériences intellectuelles. Des liens forts se tissèrent entre nous tous, des ingénieurs, aux architectes et jusqu’aux ouvriers, sans aucune barrière sociale ni financière. Nous travaillions tous à un même projet. Les arènes du Champ-de-Mars seraient, aux yeux du monde, la vitrine du savoir-faire technologique français. La responsabilité, que nous portions sur nos épaules, était lourde, et conscients de cela, nous nous rapprochâmes tous en un élan passionné et passionnant.
Nous rencontrions souvent nos confrères Malençon et Botrel, et parlions longuement de nos œuvres respectives, comparant nos méthodes, et commentant nos avancées.
De notre côté, il nous fallait respecter, à tout prix, les exigences ministérielles concernant l’issue non fatale des courses taurines. C’était notre grand pari : ne pas faire comme en Espagne où les taureaux étaient toujours mis à mort. En cela nous voulions nous démarquer d’eux. Pour ce faire, nous avions échafaudé une idée très intéressante : une porte et un long couloir qu’emprunterait le taureau à la fin du spectacle. Il fallait aménager un espace suffisamment large pour permettre à tous les animaux d’y passer, sans encombre : les bœufs meneurs suivis du taureau lui-même, le tout escorté par deux hommes à cheval. Au bout de ce large couloir, un corral pour y installer les bêtes en attendant leur prestation. Sur la droite, une salle de repos et un jardinet attenant, pour le recueillement des hommes. Là, un crucifix en ivoire, une vierge à l’enfant sur toile de lin, un chapelet en olivier. Chacun pourrait s’y installer et y prier, avant la sortie dans l’arène. On raconte même qu’ils y remettaient leur âme à Dieu. Même s’il n’allait pas y avoir de mise à mort, l’affrontement entre le taureau et l’homme promettait de belles frayeurs ! A ce propos, nous prévîmes trois portes donnant sur la partie centrale : une porte noire aux lettres rouges, « Toril », indiquait le lieu par lequel les taureaux feraient leur entrée. Une autre serait le couloir d’évacuation des animaux. Et tous les hommes n’émettaient qu’un seul vœu : ne jamais avoir à franchir la troisième, celle de l’infirmerie.
Rien n’avait été laissé au hasard.
Une fois les travaux achevés, les dates des évènements taurins furent fixées par le gérant de la Plaza de Toros.
Le 27 juin, le 30 juin, et le 4 juillet.
Les affiches annonçaient des Currito, Pastor et Garcia, noms célèbres de la tauromachie espagnole, qui feraient le voyage, tout spécialement pour l’occasion.
Comboul et moi flottions sur un petit nuage d’autosatisfaction à l’idée que d’aussi illustres pieds pussent fouler le sable des arènes dont ils avaient imaginé les plans et qu’ils avaient construites.
Les semaines se succédaient. Nous passâmes de profanes ignares à « aficionados » forcenés. L’annonce de la provenance des animaux nous ravit. Les taureaux viendraient du grand élevage de Sabino Flores, très apprécié et porté aux nues, non seulement dans son Andalousie natale, mais aussi hors des frontières espagnoles. Cela promettait de beaux spectacles.
Souvent, entre confrères, nous échangions nos avis professionnels et techniques.
Parfois, nous parlions aussi médecine, et chacun y allait de son conseil pour me soulager.
« Mon pauvre Laborde, je t’ai déjà dit, des glaçons sur les reins, il n’y a rien de tel contre le lumbago », proposait Malençon.
« Mais pas du tout », conseillait Comboul, « du chaud, il faut du chaud contre les douleurs articulaires. »
« Et toi, Botrel, tu ne veux rien ajouter ? », m’inquiétai-je de son silence.
« Tu sais bien, Laborde, que le lumbago c’est le mal des architectes, toujours penchés au-dessus de nos plans ! »

Là, depuis quelques jours les conversations prenaient une toute autre tournure, et les esprits s’échauffaient. Malençon, Botrel, Comboul et moi, nous réunissions souvent dans un des cafés, sur la berge, et là, devant notre petit crème, nous devisions corridas, mort ou pas du taureau, et « bienfaits des blessures. » Les « bienfaits des blessures », c’était la spécialité de Botrel.
« Mais qu’est-ce que tu racontes encore, Botrel ? »
« Mais oui, bien sûr. Réfléchissez donc un peu. C’est quand même bien grâce aux nombreux traumatismes et aux grosses blessures, faits au sein des arènes, que la médecine fait des progrès considérables depuis quelques temps ! La chirurgie doit beaucoup à la chirurgie taurine ! », argumentait-il, très documenté sur le sujet et un peu cynique. Il était intarissable. Les coups de corne, les points de suture, la complexité des pathologies diverses n’avaient aucun secret pour lui. Nous étions pétris d’admiration : comment, avec son emploi du temps si chargé, trouvait-il donc le temps de lire tous ces livres ? Nous étions fiers d’avoir un ami si instruit, même si nous le chambrions bien souvent.
« Et pour un coup de corne de ta femme, tu ferais quoi toi ? », demanda un jour Malençon, sous le regard espiègle et taquin des autres. Heureusement que Botrel, lancé dans ses conversations taurines à n’en plus finir, savait garder sa jovialité, et il ne releva pas l’allusion. Il était de notoriété publique, du moins dans le petit monde des architectes parisiens, que, pendant que lui était occupé à un ouvrage, sa femme était occupée avec Fléchard, un confrère, qui à défaut d’avoir une femme à lui, prenait parfois la liberté d’emprunter celles des autres !
« Ça fait deux mois qu’on est aux premières loges, il faut absolument qu’on assiste à une course ! », dit un soir Comboul, emballé et surexcité.
Seul, Malençon ne souhaitait pas se joindre à nous, « quel plaisir pouvez-vous donc éprouver à voir des taureaux s’exhiber ainsi devant la foule. Toute cette violence, vraiment je ne vous comprends pas ! »
« Il n’y aura aucune violence Malençon, tu sais bien qu’ils ne seront pas mis à mort. » Tous nos arguments n’y firent rien. Pas moyen de le convaincre de nous accompagner.
Nous décidâmes donc de nous réunir tous les trois, Comboul, Botrel et moi, et d’assister à l’une des trois courses de taureaux. Nous voulions voir notre œuvre dans tout son faste et sa décoration, vivant un grand moment : une course taurine. Plus que la course en elle-même, ce que nous désirions plus que tout, c’était voir notre arène dans son plus bel apparat, en ces jours de fête. Recouverte de ses atours, elle devait être sublime. Il ne fallait surtout pas rater ça ! Nous ne nous le serions jamais pardonné. Et il n’y avait que trois dates de prévues.
Il fut très difficile de trouver un jour qui nous conviendrait aux trois.
Le 27 juin, Botrel était sur un chantier, et ne pourrait pas se libérer.
Du 30 juin au 2 juillet, Comboul et moi étions loin de Paris, et ne pourrions pas revenir à temps.
« Le 4 juillet, ce sera parfait », lâcha Comboul, heureux d’avoir enfin pu fixer une date.

Le lendemain, la Presse parla d’un « grave incident aux arènes du Champ-de-Mars… »
Botrel, Comboul et moi y étions, et je m’en souviens comme si c’était hier. Les souvenirs sont encore frais et indélébiles, à tout jamais, en moi.

Nous sommes le 4 juillet 1889. Il est presque 18 h.
Le soleil crépusculaire sépare en deux les gradins de la Plaza de Toros de la rue de la Fédération. A l’ombre, les nantis, qui ont pu s’offrir le luxe de ces places, les plus chères, et au soleil, le tout-venant, les plus humbles. Une chose est sûre. Ils sont tous venus pour la même chose : s’emplir les yeux d’images extraordinaires, hors du commun. Ils veulent tous pouvoir raconter plus tard à leurs petits-enfants, « j’y étais, j’ai tout vu… »
Le soleil est-il l’unique responsable de cette fièvre ?
Les vendeurs de glaces vont et viennent, parmi les rangées, en un ballet sinueux, « une glace à la fraise, un verre d’antésite… », clament-ils à l’intention des spectateurs de l’ombre. Ils savent pertinemment que ceux qui en ont le plus besoin et envie sont ceux installés au soleil, mais ils savent aussi que seuls ceux de l’ombre peuvent se permettre ces frais supplémentaires. C’est donc en connaissance de cause qu’ils arpentent les allées ombragées, à la recherche de l’assoiffé qui les hèlera à leur passage, d’un petit geste de la main, discret. Au soleil, parfois, un amoureux transi, sinon de froid, du moins d’amour, souhaitant gagner des galons auprès de sa belle, est prêt à débourser dix sous pour lui offrir un verre d’eau fraîche. En guise de paiement il lui volera un baiser. C’est d’un tonitruant « Ici ! » qu’il appelle le vendeur de glace, afin que toute l’assistance puisse se pâmer devant autant d’amour et de générosité. L’ambiance est plus tapageuse au soleil qu’à l’ombre.
La course n’a pas encore débuté que déjà les enfants ont dévoré la moitié d’une glace, l’autre moitié ayant atterri sur leur robe ou pantalon.
Botrel, Comboul et moi avons réservé des places juste devant, près de la porte de sortie, ainsi, nous verrons de près les taureaux quitter les arènes, en détalant avec leurs congénères. Nos places se trouvent Tribune A, à l’ombre : c’est là que se trouvent les places les plus chères. Nous, en tant qu’architectes, nous nous sommes vus offrir les nôtres, bien entendu. Qui plus est, aux meilleures places ! Sitôt assis sur les gradins de ciment frais, nous sommes désolés à l’idée qu’en face, les « autres », se soient certainement brûlés les cuisses sur le feu des sièges exposés au soleil cuisant de l’après-midi.
Les gradins se remplissent par petites touches de vert, de rouge, de jaune. Vaste palette d’un peintre mégalomane. Le tableau central va peu à peu prendre corps.
Tout là-haut, des remous, des chuchotements, « Elle est là, regardez-la donc ! » Des enfants veulent être pris dans les bras et hissés, « Je ne vois rien maman ! », en levant leurs petits bras dodus.
« Mais si, là, la Reine d’Espagne ! », hurle cet homme, à la cantonade, prenant ses voisins à témoin. Dans le gradin d’honneur, à l’ombre, des costumes noirs et bleu marine sont debout. On n’y voit rien. Ils empêchent de voir. Puis, le son d’un clairon limpide et vigoureux force au silence et au respect.
Les costumes noirs et bleu marine s’assoient et laissent entrevoir une robe pourpre, sans doute un homme d’église, et une robe rose, probablement la Reine. Les arènes ont des proportions si vastes qu’il est impossible de distinguer avec netteté les traits des personnes, à cette distance.
Isabelle d’Espagne, par sa présence royale, ne donne que plus de valeur au lieu et au spectacle. Comboult et moi en tirons intérieurement et muettement une certaine gloriole, celle d’avoir dessiné les plans de cette arène. Mais aussitôt, conscients de l’arrogance un peu ridicule de nos pensées communes, sans dire un mot, nous nous sourions. Nos voisins de gradins ne se doutent pas, à nous voir si détendus, qu’en nous bout une passion sans limite pour notre créature, notre arène.
L’orchestre attaque la Marche Royale et fait flotter entre les gradins une solennité à laquelle nous ne nous attendions pas. Le cortège taurin fait son entrée. Superbe. Des soldats ouvrent le défilé, suivis des alguazils à cheval et des banderilleros. A l’apparition des mules caparaçonnées, je porte les mains à ma bouche. J’ai beau savoir que ces mules ne traîneront pas les dépouilles des taureaux, comme cela a lieu en Espagne, la vision du harnachement, pour splendide qu’il soit, des queues tressées et des clochettes tintinnabulantes des mules, me donnent le frisson.
« Mon Dieu, que la mort prend de belles couleurs ! »
« Arrête de dire des sottises, Laborde », me sermonne Comboul, « tu sais bien qu’il n’y aura pas de mise à mort ! C’est juste une fête ! »
Botrel a déjà eu l’occasion d’assister à plusieurs corridas lors de ses voyages en Espagne, et le déroulement des festivités n’a aucun secret pour lui, « vous allez voir, dans un moment, la porte va s’ouvrir et… »
« Tu es impossible Botrel », lui lance avec véhémence un Comboul hors de lui, dont la bouche pincée montre toute sa désapprobation, « tu es comme ceux qui racontent la fin du roman qu’on est justement en train de lire ! » Visiblement contrarié, il va jusqu’à le bâillonner d’une main ferme pour l’empêcher de continuer. Botrel, surpris par un geste si familier, auquel l’autre ne l’a jamais habitué, ravale aussitôt ses dernières paroles et se tait tout de go. Comme ils sont drôles, on dirait des mioches !
Mais Comboul ne plaisante pas, il ne veut pas qu’on lui explique, il veut avoir la surprise. Féru de courses de taureaux, il a lu d’innombrables chroniques et essais taurins. Il a lu, mais n’a jamais vu.
Quant à moi, je suis vierge, immaculé, et sans aucun a priori sur les courses de taureaux.
Je sais juste que les cornes des animaux seront enfermées dans des étuis en cuir, ce qui amortira les coups. Je sais que la pointe de l’épée sera émoussée pour éviter les blessures. Je sais aussi que le matador n’en a que le titre, puisque si « matar » signifie tuer en espagnol, il est hors de question qu’il se livre ici à sa besogne assassine. Me voilà rassuré.

Un jeune homme en costume vert et jaune, orné de passequilles, dentelles et autres fanfreluches, arpente l’anneau central des arènes, présentant au public une grosse pancarte en bois.
« Renegado, 3 ans, taureau de l’élevage de Sabino Flores, 564 kilos. »
L’homme peine sous le poids de la pancarte et de la chaleur ambiante. écrasante.
A l’ombre, des belles sirotent, imperturbables, leur grenadine dans un verre ruisselant. Au soleil, les journaux s’agitent devant les visages, éventails de fortune. Certains en ont confectionné des chapeaux, qui ressemblent plus à des voiliers qu’à des couvre-chefs. Pendant qu’une moitié des arènes baignent dans une pénombre confortable, l’autre moitié est un vaste océan où voguent des centaines de voiliers et de caravelles. L’effet saisissant est amplifié par les mouvements de têtes. A droite. A gauche. Pour ne rien manquer du spectacle qui va bientôt débuter.

La porte du toril vient de s’ouvrir.
Quelques secondes. Rien.
Des gradins ombragés montent de mous murmures.
Puis des voix inquiètes proviennent des tribunes au soleil.
L’impatience grandit.
Les gradins grondent.
« Vas-tu sortir ? Poule mouillée ! »
On nous avait promis un taureau, et c’est une tornade noire qui fait brusquement son apparition sur le sable brûlant. La surprise est telle qu’on n’a pas le temps de débiter de longues tirades, mais seulement quelques onomatopées, des « Ohh ! », des « Ouh ! ». Les voiliers de journaux, pétrifiés, ne voguent plus. L’assistance toute entière reste inerte pendant quelques instants. Le seul mouvement vient du centre : ce mastodonte n’a de toute évidence pas envie de jouer avec tous ces hommes multicolores, pour superbes qu’ils soient !
L’animal fait deux tours à très vive allure, la tête haute, reniflant l’air de ses naseaux largement ouverts. Il hume bruyamment à la recherche d’odeurs connues. Il ne reconnaît rien ni personne. Il entame à présent son troisième tour de piste, un peu plus lent, mais toujours au galop, longeant cette fois les barrières dont il griffe par endroit les planches de bois de ses cornes. Malgré les étuis en cuir, leur tranchant me sidère. Sous ses coups répétés, les barrières explosent, laissant ça et là, des cicatrices sur le rouge uniforme de la peinture presque encore fraîche.
« Tu voulais du rouge, Comboul ! », dis-je à mon voisin qui se mord la lèvre inférieure.
Nous avions aménagé quatre « burladeros » autour du « ruedo », afin que les hommes puissent s’y réfugier en cas de besoin. Près de nous, en contrebas, dans l’un d’eux, à trois mètres à peine, des têtes, nombreuses, s’y pressent. Comboul, Botrel et moi, dans un même élan de curiosité, nous penchons en avant en même temps. Dans ce mouvement, sans doute un peu brusque, ma montre gousset est sortie de la petite poche de mon gilet et pend au bout de sa chaîne. Elle vient cogner un peu la rambarde. Deux légers coups. Vite, je m’en saisis. J’en ouvre le couvercle. 18 h 10. Rien de cassé. Je la referme et la remets à sa place, bien au chaud contre ma poitrine.
Nous nous accoudons sur le ciment, et nos bras nous gratifient d’une chair de poule pour ce petit moment de fraîcheur.
Dans le « burladero », un banderillero libère un énergique « Madre mìa, que toro ! ». Pas besoin d’avoir étudié la langue de Cervantes pour comprendre l’urgence de la situation. Ce taureau est « bravo » et vient d’une caste belliqueuse. Sabino Flores est célèbre pour cela, et ses bêtes ont toujours fait montre d’une grande bravoure. Renegado va donner du fil à retordre à tous ces hommes bariolés et sautillants. S’ils veulent faire des exercices d’agilité et des prouesses avec lui, ils devront être bien prudents.
L’affiche que nous avons vue ce matin, à l’entrée des arènes, signalait que Renegado serait toréé par le grand maestro Lagartijo.
« Il porte bien son surnom celui-là », dit amusé, Botrel, « petit lézard, il me fait penser à Pepe Hillo, ou à Juan Miura… qui avait le don de … »
Comboul et moi nous regardons, et notre regard en dit long, « va-t-il enfin se taire ! ». N’y tenant plus, je donne une petite tape sur l’épaule de Botrel et lui lance, « si tu étais matador, on te surnommerait " le volubile ", toi ! »

Et pourtant, il a raison. Lagartijo, grand échalas, maigre, agile, court, va, feinte, virevolte en tous sens. Un petit lézard, vif et gambadant.
Quatre banderilleros encerclent le taureau. Tout va très vite subitement, le temps s’accélère. A la surprise générale, deux banderilles sont plantées dans le dos du Renegado.
« Je croyais qu’il ne devait pas y avoir de sang ! »
Botrel, gêné, comme si par son opinion il en était lui-même responsable, ne sait quoi répondre pour une fois ! Silence. Comboul, choqué, porte la main à sa gorge. Je plisse les yeux. Un mince filet de sang coule du dos du taureau. Le sang rouge vif luit sous le soleil faiblissant de cette fin d’après-midi.
A chaque banderille, mon cœur se serre un peu plus.
Une fois dépassé le premier effet de surprise, le public en réclame encore et encore.
Des gradins, de l’ombre et du soleil, montent à l’unisson des « Une autre ! Une autre ! ».
Bientôt, ce sont huit banderilles rouges et jaunes qui fleurissent sur l’épine dorsale de Renegado. Le sang gicle en épais bouillonnements à chacune de ses respirations.
Il est furieux. Il se bat et se débat. Il voudrait enlever de son dos ces flèches acérées. Pourquoi lui ont-ils donc fait ça ? Je n’y comprends rien. Le comprend-il, lui ? A quoi pense-t-il ? Pense-t-il seulement ?
Pense-t-il à son hacienda de Jerez ? Pense-t-il à ses pâtures andalouses, arides et jaunâtres, où il courait librement, museau au vent, humant l’air empli des effluves
capiteux de fleurs d’oranger ? Se souvient-il des oliveraies à perte de vue ? Entend-il le lancinant fandango que serine Paco, l’employé d’écurie, piètre palefrenier, mais que Sabino garde malgré tout parce qu’il était déjà là du temps de son père et du père de son père ? A la table commune, pour le taquiner, souvent il lui disait : « alors Paco, tu as un meilleur coup de fourchette que de fourche, toi ! »
Renegado est furieux et il souffre.
Il est enveloppé dans une cape gluante rouge marron, qui coule jusque sous son ventre. Plus il court, plus les banderilles lui déchiquètent le dos. Un lambeau de peau, pend, laissant entrevoir ses chairs à vif.
Lagartijo revient au centre du « ruedo ». Il toise Renegado. Tous deux se font face. L’homme et l’animal. Silencieux. Immobiles. Le ventre du taureau se soulève en mouvements réguliers et amples. Il suffoque.
La foule est hystérique. Folle de joie.
« Màtalo, màtalo ! », hurle un homme en espagnol. La voix semble venir de l’intérieur du « burladero », sans doute un homme de main, un banderillero. Ce cri est bientôt repris par une voix provenant de la Tribune D, puis par d’autres personnes. « Tue-le ! tue-le ! »
Lagartijo, qui n’en est pas à sa première corrida, reste pourtant planté là, sans savoir quoi faire. Il est à quelques mètres de nous. Je devine l’incompréhension et l’indécision sur son visage. Les règles étaient strictes et sans tergiversation possible : pas de mise à mort.
Hésitant, il rejoint ses acolytes derrière le « burladero numéro 3 ». Leur conversation est animée. Le public scande des « Tue-le ! » entêtants.
Renegado, seul au milieu du sable, s’est arrêté. Statue d’ébène et de sang. Si ses pattes fléchissent un peu, son port de tête reste altier et noble.
Un « Tue-le ! » jaillit de derrière moi. Je me lève, « Taisez-vous donc, sauvage ! »
Une main robuste appuie sur mon épaule. Je sens sa chaleur au travers de ma chemise. Je détourne le visage. Comboul me fixe. Son regard bleu et frais me fait du bien. Je comprends que lui non plus n’aime pas ce qui est en train de se produire, là, en bas, sur le sable, et que lui aussi meurt d’envie d’enjamber les gradins de ciment pour aller casser la figure de cet olibrius qui veut que l’on tue un animal, sous les « hourra » de la foule. « Mais, ils sont si nombreux », semble me dire son regard.
Je m’assieds un court instant, histoire de reprendre un peu mes esprits. J’ai mal au cœur. Envie de vomir.
Je repose mes deux avant-bras sur mes cuisses. Les mains ballantes, dans le vide. Impuissant. Je suis seul et impuissant. Je regarde machinalement ma montre. Il est 18 h 20. Elle est cassée. Ce n’est pas possible ! Ma montre a dû s’abîmer en heurtant la rambarde lorsque je me suis accoudé tout à l’heure sur le ciment du gradin. J’attrape le poignet de Botrel, je crois un peu violemment, à la moue grimaçante qu’il me fait.
Je lui susurre, étouffé, un « l’heure ? Quelle heure est-il, Botrel ? »
De la poche intérieure gauche de sa veste, il sort sa montre. Elle n’a pas de couvercle. Pas besoin qu’il me réponde. je vois. Il est bien 18 h 20. Comment est-ce possible ? Tout cela s’est produit en vingt minutes seulement ? En si peu de temps, les hommes peuvent donc passer de spectateurs enjoués et joviaux, à ces monstres avides de mort ?
Que se passe-t-il donc ? Que leur arrive-t-il ? Leur grand nombre ne fait pas d’eux des personnes justes et raisonnables. Ils sont tous devenus fous !
Lagartijo s’approche des gradins et salue de la main posée sur le cœur une dame âgée, assise au premier rang. Celle-ci lui envoie un baiser de la main, avant d’enfouir son visage ridé dans ses fines mains diaphanes. Puis, il se présente devant la tribune du président de la course. La foule se calme presque instantanément.
Quelques mots sont échangés que personne n’entend. Leurs visages restent impassibles. Rien ne transpire. Puis Lagartijo retourne à son « burladero », calme et déterminé. Il semble bien que le président de la course ait donné son autorisation pour que l’on tue le taureau, contre toute attente et contre le règlement.
Dans le « burladero », on parle un peu, on se caresse la nuque les uns les autres, des petites tapes sur le dos, on s’embrasse, puis le groupe se disperse. En quittant leur abri de bois, chacun des hommes se signe en une croix esquissée prestement, front épaules, lèvres, puis un baiser déposé sur l’ongle de leur pouce droit clos leur rapide demande d’aide auprès du Divin. Les uns à droite, les autres à gauche, Lagartijo droit devant. Ses gestes sont calculés, il sait ce qu’il fait, il en a l’habitude. Mais Renegado n’est pas comme les autres. On croit lire dans son regard noir et fixe, « si tu me veux, il va falloir que tu viennes me chercher, petite marionnette déguisée ! »
Une « véronique » à gauche, une pirouette enroulée, un mouvement de cape sur le côté, une « serpentina », finalement un « kikiriqui », Botrel est aux anges et ne peut s’empêcher de nous distiller tous ses savants commentaires.
Puis c’est le premier coup d’épée.
Le taureau n’est que superficiellement blessé et cherche à fuir. Il sent qu’il est plus fort que l’homme et sait qu’il pourrait le lancer en l’air comme une boule de bilboquet. Mais il n’a pas envie de jouer. Il s’est lancé hors du « ruedo », dans l’allée circulaire qui sépare la piste des spectateurs. Il s’est blessé au ventre en franchissant les barrières. Comboul qui voulait du rouge, il va en avoir, et de partout ! Le pauvre Renegado perd son sang tout au long de son avancée dans l’allée. Les hommes qui s’y trouvent cherchent refuge de l’autre côté de la barrière qu’ils enjambent promptement, se livrant à des exercices gymniques de haute volée. Par moment je vois le dos noir, puissant et sanguinolent, qui dépasse, et par moment je ne le vois plus, je suppose qu’il a dû tomber au sol.
Le voilà.
Il est là.
A un mètre de moi, dans l’allée qui sépare notre gradin de la piste. Les banderilles ornent toujours son dos qui n’est plus qu’un amas de chairs déchirées et saignantes. De ses naseaux, coule du sang marron, épais. Sa bouche ouverte, souffle et souffre.
Sa langue pointe vers le haut. Sa salive, abondante, coule à ses pieds. Ses longs râles virils et sonores résonnent encore à mes oreilles.
Il tourne la tête vers moi. J’ai mal. J’ai peur. Sans doute bien moins que lui.
Son regard noir et fougueux ne s’est pas éteint avec la douleur. Il compte bien lutter encore, même s’il ne sait pas bien encore contre quoi on le force à lutter.
Il me fixe un court instant. Son souffle est si fort qu’il envoie des gouttes de sueur, de salive et de sang, sur ma chemise immaculée. C’est idiot, j’ai pensé furtivement, « Louise va me faire une scène épouvantable en rentrant ! »
D’un bond, Renegado est repassé de l’autre côté de la barrière et se dirige vers le centre de la piste.
Lagartijo, qui l’attendait, trottine vers lui et lui plante son épée dans la nuque, avec une précision incroyable. L’animal s’écroule massivement.
L’orchestre entame un pasodoble victorieux en son honneur.
Les mulets emportent déjà son corps en un tour de piste triomphateur. « Le taureau est mort, vive le taureau ! » C’est à n’y rien comprendre.
Renegado a été banderillé et estoqué, là, sous mes yeux, que je cache, de honte et de douleur.
« Il est 18 h 25 », beugle un quidam derrière moi, «Le deuxième taureau ne va pas tarder à arriver. » Il a déjà oublié celui-ci que les clochettes des mulets accompagnent vers la porte de sortie.
Les gradins se déchaînent. Ils hurlent des « Olé ! » et des « Hourra ! » à un animal qu’ils ont eux-mêmes mené à la mort. Ils acclament le matador qu’ils portent en gloire sur leurs épaules. Un spectateur lui envoie, en un geste circulaire, son panama qui plane un instant et atterrit sur le sable. Les jeunes femmes envoient des baisers, légers, amoureux et admirateurs. Les assassins sont portés au pinacle. Le monde est devenu fou ! J’ai tellement mal.
Je ne veux plus entendre leurs hurlements, leurs « Tue-le ! », leurs « Olé ! » assassins. Je me lève. C’est curieux, une fois debout, je réalise que j’ai mal au dos, une crise de lumbago certainement. Je porte ma main sous ma chemise, je me tâte la colonne vertébrale. Ça colle. Bizarre. Je regarde ma main. Du sang. J’ai dû recevoir un coup dans le tumulte de la foule.
J’ai du mal à me frayer un passage au milieu des gradins bondés.
Il faut que je quitte les lieux au plus vite.
Les gens heureux de ce qu’ils viennent de vivre, et qu’ils pourront raconter à leurs petits-enfants, rient aux éclats. Cela me blesse. Ne plus les entendre. Plus jamais.
J’emprunte le tunnel sous les gradins, J’ai encore en mémoire mes discussions avec Comboul il y a quelques mois, sur la largeur de ce tunnel, « cinq mètres, ça devrait être suffisant », disait-il. Heureusement que j’ai réussi à le convaincre de mes huit mètres. La foule, pressée et compressée, se dirige vers les buvettes.

Ce qui devait être « un simulacre de corrida » a finalement pris la tournure d’une véritable corrida, avec banderilles et épée.
Je ne veux plus faire confiance aux humains. Les hommes sont menteurs et arrogants. Je ne veux plus entendre leurs chants des sirènes.
Je cours.
Je crois entendre encore les râles de Renegado. Je les entends vraiment !
Je suis maintenant dans le couloir de sortie du taureau.
Je suis les traces de sang qu’il a laissées. Je suis le taureau.
Oui je SUIS le taureau. Je suis « lui ». Je suis sa souffrance. Je suis un animal mort des mains de ceux qui m’avaient promis un moment de festivité.
Je suis le taureau confiant. Je suis andalou. Je cours.
Je suis ce fusillé à la chemise blanche du « Tres de mayo ».
Je suis tout homme qui souffre de la main d’un autre homme.

Me voici dehors. Je m’éloigne de la Plaza de Toros du Champ-de-Mars. Ma créature. Mon bébé. Je suis à la fois celui qui souffre et celui qui est la cause de cette souffrance. Je me sens un peu responsable de tout cela.

Devant moi, la Seine. Le Pont d’Iéna. Le souffle me manque.

Les râles de Renegado. Les rires des spectateurs. Je me bouche les oreilles, à m’en faire mal aux mains.
Je veux crier toute ma souffrance. J’ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort.
J’ai mal depuis que j’ai compris. J’ai compris la torture, la douleur infligée pour le plaisir d’autrui. Je me sens impuissant devant l’étendue de l’horreur. La barbarie est parmi nous. Est-ce possible que mes amis ne la voient pas ?
Comboul m’appelle, « viens avec nous Laborde, on va boire un petit crème au café, en bas, sur la berge ! »
« Viens, il faut soigner ta blessure au dos ! », me hurle Botrel, à quelques mètres déjà.
Ils continuent leur route et me plantent là.
Je suis seul au milieu du pont d’Iéna.
L’horloge de l’église Saint Honoré annonce 18 h 30.
Paris m’apparaît comme distordu. Les immeubles dansent dans ce chaos. Les gens bien habillés se dirigent certainement vers d’autres festivités parisiennes. Je ne vois pas leurs visages. Je peux juste sentir leur égoïsme et leur cruauté. L’Homme est plus bestial que les animaux !
Le soleil amorce son coucher, proche. Le ciel est en feu. Flammes rouges orangées, ces volutes effrayantes me donnent la chair de poule. Comment la vie peut-elle continuer son cours parmi ces immondices, ces mensonges, ces arrangements, ces promesses non tenues et ces chants de sirènes ?

Quatre ans après cet assassinat, dans un élan de tourment similaire, Edward Munch représenta, exactement, ma souffrance et mon impuissance, sur la toile.
Approchez-vous encore un peu de la tempera. N’entendez-vous pas les râles de Renegado sortant par ma bouche meuglante ?
La vie est un vaste simulacre.




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