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Plume Rouge N°3


 


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Au bout du souffle
EphylieetPatrick Rhézal
Texte écrit à quatre mains



La deux-chevaux rutilante d'Océane avalait tranquillement la distance qui la séparait du phare. Elle revenait de ses courses hebdomadaires au village, où elle avait pris le temps de donner quelques nouvelles. Voilà déjà quatre ans qu'elle avait accepté ce poste de gardienne, et, depuis, pas un seul incident n'était survenu. Elle faisait son travail avec un sérieux à toute épreuve, quelles que soient les conditions météorologiques, et l'on avait fini par l'accepter dans la petite bourgade de pêcheurs.
Lorsqu'elle eut dépassé la falaise, la plage se dévoila devant la vieille voiture qui continuait sa route sans se laisser perturber par le vent ni par la beauté de ce paysage encore sauvage. Un petit chemin de rondins de bois vermoulu, qui prolongeait le bitume, lui donnait une note désuète. La marée montante le recouvrait rapidement.
La voiture, conduite par cette femme à la main sûre, ne dérapait jamais. Enfin, elle ralentit avant de s'immobiliser dans les hautes herbes qui entouraient le phare. Ce bâtiment blanc et gagné par l'âge avait beau être isolé par la mer la majorité du temps, il n'en restait pas moins un havre de vie : des plantes, des insectes et des lézards avaient élu domicile à son pied, quand ce n'était pas des oiseaux de passage. Mais Océane savait que si une tempête vraiment violente survenait, la terre qui entourait le phare, posée de façon fragile sur la roche noire, serait emportée.
Elle descendit, resserra d'un geste son anorak jaune que les bourrasques menaçaient d'arracher, et se précipita à l'intérieur. Monta les marches quatre à quatre, un unique objet dans la main, attrapa sa boîte à outils qu'elle avait délaissée le matin sur le sol, avant d'entreprendre l'installation de la nouvelle ampoule.
Ce ne fut environ qu'une demi-heure après, que, soulagée par le succès de l'opération, elle alla chercher ses achats. Pas besoin de la clef, la voiture était restée ouverte. A sa grande surprise, la banquette arrière était vide, la portière mal fermée. Les avait-elle rentrés dans sa précipitation ? Rationnelle, elle alla vérifier. Ses provisions demeuraient introuvables, et elle n'avait plus le temps d'aller en acheter d'autres : déjà, les vagues léchaient le pourtour du récif qui soutenait le phare.
Alors seulement, elle remarqua un détail étrange. Parmi les herbes foulées, d'autres traces de pas, qui, assurément, n'était pas siennes.
*

Il renifla ses trouvailles. Un étrange emballage entourait les trésors, et il s'extirpa de sa cachette pour tenter de distinguer ce que le sac contenait ; la lumière du soir n'était cependant pas suffisante pour que ses yeux perçants voient au travers de l'enveloppe. Il grogna. La piste avait pourtant été alléchante. Il rôdait sur la plage, déserte de ces êtres vivants à deux pattes et à la peau pâle, encombrants et patauds au possible, quand il avait entendu une créature pétaradante foncer sur le chemin de bois. Le bruit avait fait s'envoler toutes les échasses qui péchaient sur la plage, et sa recherche de trésors avait été contrariée ; sans les oiseaux, il avait du mal à dénicher les objets intéressants. Résigné, il s'était dirigé vers le bruit. Il avait hésité un instant avant de grimper sur l'île ; lorsque finalement sa curiosité avait eu raison de sa prudence, il avait franchi la limite entre le sable mouillé et les roches qui bordaient l'île, de petits frissons parcourant sa peau.
Il s'était approché de l'étrange bête de ferraille. Elle était maintenant silencieuse ; elle semblait assoupie, immobile devant le bâtiment blanc du phare. La crainte l'avait d'abord maintenu à distance, mais la créature paraissait bizarrement creuse et un trou semblait l'inviter à entrer. Il finit par s'y faufiler. Un paquet était posé là comme une offrande. Il hésita un instant, farfouilla un peu le lieu, puis se dit que, puisque la créature avait fait fuir les oiseaux qui découvraient ses trésors du sable, elle avait décidé de lui faire un cadeau.
Il s'en était emparé avec cérémonie, puis s'était extirpé de l'abri. Il avait tourné un peu autour de la créature de fer, souhaitant la remercier, mais elle n'émettait toujours pas signe de vie. Sans le vouloir, il avait effleuré une extrémité de la créature (une aile ?) qui s'était vivement rabattue contre le reste du corps, scellant l'ouverture. Il avait pensé que la créature lui signifiait ainsi qu'il pouvait partir.
Il s'était exécuté, et avait couru se réfugier sous un buisson, un peu plus loin. Malheureusement, le cadeau le décevait jusqu'à présent. Ce n'était qu'une masse informe dans une enveloppe désagréable, et il laissa échapper des sifflements de dépit. Enervé, il déchira le paquet avec les dents.
Des objets plus petits se déversèrent sur le sol. Il les renifla de plus près, les tripota un peu. L'un d'eux se perça et il sentit une entêtante odeur de chair animale.
Loin dans son dos, l'océan gronda.
Il resta interloqué devant sa découverte un long moment. Abasourdi, il ne comprenait plus le cadeau que lui avait fait la créature. Cette offrande n'avait pas été pour lui ; elle appartenait à un autre ! Or le voilà qui se retrouvait avec un objet – pire : de la nourriture, qui permettait de vivre ! - qui appartenait à un autre que lui !
Il glapit lorsqu'il sentit les vagues gicler violemment contre les roches de l'île. Effrayé par la réaction belliqueuse de son père l'océan, il rassembla vivement les trésors et galopa tant bien que mal vers le phare. Le vent devenait agressif, et il savait que rien ne pourrait le calmer tant qu'il n'aurait pas rendu ces victuailles à leur légitime propriétaire. Il sentait la femme à l'intérieur du bâtiment, et il cogna violemment contre la porte du phare – qui demeura close.
*

Plus intriguée qu'effrayée, Océane avait opté pour le choix qui lui garantissait la plus grande tranquillité. Elle irait se renseigner au village le lendemain, où elle apprendrait peut-être qu'un inconnu avait été aperçu. A moins que ce ne soit l'un des villageois qui lui ait fait une farce ?
D'un geste précis, elle pencha la théière jusqu'à ce que le liquide bouillant jaillisse du bec métallique. Dehors, le vent fit claquer les volets. Sans se presser, la jeune femme alla les rouvrir. Alors que ses doigts se posaient sur la poignée de la porte, une sorte de grattement se fit entendre. Le bruit montait du bas, de la fente, tel un appel. Machinalement, elle retira sa main. Combien de temps demeura-t-elle immobile ? Il faisait sombre dans la petite pièce circulaire, secouée au rythme des assauts du vent.
Un instant, le raclement se fit si pressant, si violent, qu'elle crut que la porte ne tiendrait pas, qu'elle allait éclater, juste devant elle. Pourtant, il ne se passa rien, et les bruits se turent.
Alors seulement elle bougea, telle une mécanique rouillée, et se laissa tomber dans son fauteuil.
Cela signifiait que son voleur était coincé, avec elle, sur le récif.
Quelques heures plus tard, Océane fut tirée de sa lecture par une sonnerie mécanique. Il était plus que temps de vérifier le bon fonctionnement de l'ampoule du phare. Non sans appréhension, elle attrapa l'anorak négligemment jeté sur la table. Que valait sa sûreté en regard de dizaines, voire de centaines de vies humaines ?
Elle ne songea pas que ces vies dépendaient tout d'abords de sa sécurité, tant elle était obnubilée par son devoir. Ou peut-être n'envisageait-elle pas qu'il eut réellement pu lui arriver quelque chose ?
*

Il se retrouvait avec la nourriture, et l'océan, colérique, assiégeait l'îlot – empêchant tout retour vers le continent tant qu'il n'aurait pas restitué le bien. Il gémit et tenta une fois encore de traverser la porte, mais rien n'y fit. Il se jeta plusieurs fois contre les murs, les griffa de ses ongles, mais les pierres traîtresses ne cédaient pas.
Levant les yeux au ciel, il aperçut la lumière perçante du phare tout là-haut. Il plissa ses yeux vert algue. Espérant soudain avoir trouvé une solution, il contourna le phare et trouva un versant moins abrupt. Agile, il escalada le mur ; les prises étaient peu nombreuses, mais, jouant des mains, des pieds, des coudes, de tout son corps, il parvint finalement au sommet. Il inspira profondément : l'air à cette hauteur était encore plus pur qu'au sol ; le vent, cependant, était toujours rageur, et il se réfugia contre la lampe du phare. Une petite porte – fermée, elle-aussi – donnait sur la ronde qui entourait la lanterne ; il avança, hésita à frapper, mais se cacha finalement derrière l'éclairage.
*

En une seule seconde, le temps nécessaire à se plonger dans son travail, la gardienne avait réussi à oublier son rôdeur. La voilà qui pensait consolidation des murs, changement de câble électrique et nettoyage de ces vitres qui protégeaient l'ampoule. Et puis, il faudrait aussi vérifier le bon état général du moteur qui faisait pivoter cette dernière, cela n'avait pas été fait depuis des lustres !
Elle souriait presque lorsqu'elle ouvrit la petite porte à la volée, aussitôt assaillie par le vent du large. Il charriait une violente odeur d'algues salée, annonçant une tempête. En effet, pas une étoile ne brillait dans le ciel, et les vagues se fracassaient avec hargne contre le bas du récif.
Le rayon de la lampe torche, tranchant le noir ambiant, courut sur le sol jusqu'à l'ampoule, qui s'était mise en marche. Sa lumière puissante illuminait tout entier le petit étage, par intermittence.
La lampe de poche tomba au sol.
Elle l'avait vu ! Elle n'avait pas rêvé !
La porte claqua lourdement.
Une fraction de seconde durant, elle avait cru avoir affaire à un enfant. Un gamin nu et vert, à la peau squameuse, ruisselant, de sa tignasse gluante à ses orteils palmés. Et le pire, ce qui manqua la paralyser, c'était que cette bête tenait dans sa patte un sac plastique, le sien !

Une fois à l'intérieur, il lui fallut se lover dans sa couverture, toutes lumières éteintes, pour parvenir à se calmer un peu. Mais elle tremblait encore, son corps était parcouru de frissons douloureux. Tout comme son nez, ses yeux étaient secs.
Elle allait demeurer enfermée jusqu'au lendemain, sortir en trombe et fuir, fuir cet endroit maudit, aller chercher de l'aide !
*

Il l'avait vue ! Il n'avait pas rêvé !
Oui, c'était bien elle, la détentrice du bien, celle à qui il devait rendre la nourriture... ! Lorsqu'elle avait surgi par la petite porte, il avait pensé pouvoir se débarrasser du sac. Les éléments furieux en auraient été apaisés ; il aurait enfin pu quitter cette étroite île. La lumière qu'émettait la main de la femme l'avait aveuglé un instant, mais il avait surmonté sa peur et s'était avancé vers elle, tendant les mets telle une offrande.
L'autre, toutefois, s'était violemment reculée, la lumière était tombée au sol avec fracas, et la porte avait claqué bruyamment en se refermant devant lui. Il regarda bêtement l'ouverture close. La pluie dégoulinait le long de son visage, les gouttes peu à peu formaient une mare à ses pieds, mais il n'y prêtait pas attention. Il ne pensait plus qu'à une chose : il lui fallait revoir cette femme. Il fallait qu'il lui rende ses biens.
Mais comment pouvait-il accomplir sa tâche si l'intérieur du phare lui demeurait interdit, et si la femme y restait cloîtrée ?
Il se jeta contre la porte. Il sentit le bois résister vaillamment à sa poussée ; épais – trop pour qu'il parvienne à l'enfoncer. Il se lamenta, gémit, se roula au sol.
Désespéré, il se résolut à chercher un autre passage. Il posa une partie de la nourriture devant la porte, espérant qu'elle serait peut-être acceptée ainsi. Le reste fut amalgamé dans le sac pour en faciliter le transport. Il retourna sur les murs du phare ; le vent ne lui facilitait pas la tâche, mais il était suffisamment agile pour réussir à se glisser le long de la paroi, s'accrochant aux quelques pierres saillantes et à la végétation coriace.
Il parvînt au niveau d'une étroite fenêtre. Il profita de son rebord pour se reposer quelque peu, puis tenta de l'ouvrir. Il gronda lorsqu'il s'aperçut qu'elle était aussi close que les portes, et poussa un long hurlement de rage.
*

L'aube pointait enfin, mais Océane ne pouvait le savoir. Les volets fermés ne laissaient pas passer le plus petit rayon de lumière. Elle finit par se réveiller, tout de même - car elle avait dormi -, et s'étira avec un sourire. Malgré les cauchemars qui l'avaient hantée, elle était parvenue à se convaincre que cette vision infernale n'avait rien de réel. Aussi, bien que son visage portât les traces de la nuit, c'est avec conviction qu'elle ouvrit grande la porte d'entrée. Le soleil l'inonda. A cette heure avancée, la marée était basse, elle pourrait...
Les vagues léchaient le pied du récif avec vigueur.
Pourquoi cela ? Elle n'avait tout de même pas dormi jusqu'à la fin d'après-midi ! Le soleil, d'ailleurs, démentait cette possibilité.
Alors la jeune femme sentit sa gorge se serrer, et elle claqua vivement la porte pour se précipiter dans l'escalier. Si la marée ne descendait pas, elle veillerait au fonctionnement du phare. C'est lorsqu'elle ouvrit la petite porte sur une baguette de pain déformée que le coup le plus dur de cette nouvelle journée lui fut porté. En le ramassant, elle ne put que constater qu'il était resté dehors une bonne partie de la nuit, ramolli qu'il était, et que cette baguette n'était autre que celle qu'elle avait achetée la veille. Le pain déliquescent tomba d'entre ses doigts.
Pourtant, elle ne rentra pas. Comme elle le faisait chaque soir, elle alluma rapidement l'ampoule, vérifia avec nervosité que le miroir derrière celle-ci pivotait bien, et ce faisant n'entendit pas ce qui venait dans son dos. A peine eut-elle fini qu'elle se retourna vivement, oppressée.
Il était là, il lui coupait toute retraite.
Alors elle trouva sa solution. Elle ferma les yeux et avança d'un pas assuré vers la porte, franchissant sans peine ces deux mètres qu'elle connaissait par cœur. Sa jambe heurta quelque chose de mou qui s'effaça sous le choc. Elle retint un haut-le-cœur.
Une fois à l'intérieur, sa main chercha la poignée, et une nouvelle fois la porte se ferma sur l'extérieur lumineux. Elle rouvrit les yeux, mais il régnait un noir à couper au couteau, les volets étant restés fermés. Alors, elle laissa ses paupières tomber à nouveau. C'est avec une lenteur morbide qu'elle vaqua à ses occupations matinales.
*

La nuit était tombée, puis l'aube lui avait succédé. L'océan, toujours rageur, continuait d'enserrer l'île et d'empêcher toute échappatoire. La femme n'avait pas récupéré la nourriture, et lui ne savait plus que faire.
Désespéré, il avait fini par remonter au sommet du phare. Il avait eu de la chance : la gardienne était présente.
Il se glissa vivement entre la porte et la femme. Peut-être ainsi pourrait-il obliger l'humaine à accepter de reprendre ses possessions ! Il lui fit un sourire grimaçant. Lorsqu'elle s'avança vers lui, il sentit la joie l'envahir. Il pourrait enfin quitter cette île maudite !
Pourtant, lorsqu'elle arriva à sa hauteur, elle ne s'arrêta pas – le bouscula sans ménagement. Il glapit, tenta d'accrocher la jambe mais ses mains glissèrent ; lorsqu'il se redressa, la femme était à nouveau dans le bâtiment, sans qu'il puisse l'atteindre. Il tenta encore de pousser la porte, de l'arracher, sans plus de succès qu'auparavant. Il tenta de glisser quelques morceaux de nourriture dans les interstices entre la porte et le mur, mais la construction avait été faite pour résister à de fortes intempéries et il finit par abandonner.
Il poussa un long hurlement qui retentit jusqu'à la plage ; les quelques oiseaux qui avaient osé s'approcher de l'île s'éloignèrent vivement.
La journée s'écoula sans autre événement majeur. Il tentait parfois d'ouvrir les portes – du haut, du bas -, les fenêtres, mais sans résultat. Misérable, songeant que si les choses continuaient ainsi il serait bon pour rester prisonnier de l'île le restant de sa vie, il élut domicile au sommet du phare, juste devant la porte.
*
* *

Par un début d'après-midi venteux, une ombre pointa au-dessus du phare. Immense, elle était accompagnée d'un bruit de heurt circulaire. Le pilote de l'hélicoptère avait constaté qu'il serait impossible de se poser, car les vagues les plus hautes léchaient le phare jusqu'à la taille. Les deux hommes qui descendirent l'échelle de corde étaient venus pour ramener la gardienne, complètement isolée depuis voilà bientôt deux semaines.
L'ampoule du phare était allumée, et menaçait d'éclater, surchauffée.
Ils défoncèrent la petite porte et s'engouffrèrent dans le bâtiment sans attendre qu'on leur ouvre, comme si cela pouvait compenser leur retard. Ce faisant, ils piétinèrent quelque chose de spongieux et moisi, qui avait vaguement la forme d'une baguette de pain. Cela ne fit qu'accroître leur inquiétude.
Leurs voix n'obtenaient pour réponse qu'un vague écho, ponctué par le son de leur descente précipitée dans l'escalier humide. Le moisi avait gagné certains coins du plafond, tout ruisselait.
« Tu penses que l'on va trouver le rez-de-chaussée inondé ? demanda l'un.
- Non, sûrement pas. L'eau s'est seulement infiltrée. J'espère. »
Son ton âpre trahissait son appréhension croissante.
Lorsqu'ils eurent couru au travers de toutes les petites pièces et cherché superficiellement, ils entamèrent une fouille plus minutieuse. Le phare sentait les algues et la mer, mais aussi la sueur de l'angoisse.
Soudain, le premier remarqua des traces de sang au bas de l'escalier. Elles étaient peu marquées, de forme moulée par la semelle d'une chaussure qui avait descendu les marches. La gardienne aurait-elle marché sur une mouette ou quelque autre bestiole, là-haut ? D'autres semelles, d'autres traces, toujours quelques gouttes de sang à peine.
« Eh ! Viens voir ! s'écria l'autre. La salle de bain est verrouillée ! »
A deux, ils défoncèrent la porte. Le spectacle qui se présenta à eux, s'il eut pu être effrayant, les consterna.
On se serait cru dans un antre. Une sale odeur les prenait à la gorge; l'air était enfumé, comme si on y avait consumé cigarette sur cigarette. La pièce avait beau être minuscule, elle était chargée de couvertures, toutes concentrées dans la baignoire.
Ce qu'ils trouvèrent posé dans ces couvertures froissa leurs traits.
Une quinzaine de minutes plus tard, l'hélicoptère reprenait de l'altitude. Derrière lui, l'ampoule grésilla quelques secondes, puis s'éteignit définitivement. Elle débutait son deuil.
*

Les deux dernières semaines avaient été affreuses. Il n'était toujours pas parvenu à pénétrer le phare et à rendre la nourriture à la femme ; la-dite nourriture commençait à se décomposer, mais le pire était la colère de l'océan. Il s'était réfugié en haut du phare, se recroquevillait dans le creux de la porte et espérait sans cesse que la tempête se calme, mais ses désirs étaient vains. L'eau salée qui fouettait le phare et l'aspergeait sans cesse lui permettait de se sustenter, mais il désespérait pouvoir un jour quitter l'endroit.
Une ombre vint finalement briser le rythme monotone qui était devenu le sien. Il aperçut une machine métallique volante qui faisait un boucan de tous les diables approcher, puis deux humains en descendirent. Il se cacha tant bien que mal, attendant de voir ce que les créatures allaient faire. Lorsqu'elles défoncèrent la porte sans difficulté, il se retint de pousser un gémissement de soulagement. Enfin ! Enfin, la chance lui souriait !
Il attendit, tremblant, que les hommes repartent afin d'offrir le vieux sac spongieux, contenant toujours des restes de nourriture, à la femme.
Lorsque les deux hommes revinrent, ils portaient dans leurs bras un amas de couvertures qui semblait contenir un long objet. Ils marchaient prudemment, et le dégoût marquait leurs visages.
Il était caché derrière la lampe, quoique dépassait un peu. Les hommes, tout occupés à leur tâche, ne le remarquèrent pas. Il s'approcha un peu d'eux, intrigué ; plissa le nez. Ses narines s'agrandirent et il frémit lorsqu'il capta de sous les couvertures une odeur connue. C'était elle ! La femme ! Ils l'emportaient, elle le quittait, sans qu'il ait pu lui remettre ses possessions !
Il était trop tard lorsqu'il émergea de sa cachette : les deux hommes et les restes de la femme s'élevaient déjà, la machine volante repartait et l'abandonnait sur cette île déserte. Derrière lui, l'ampoule grésilla quelques secondes, puis s'éteignit définitivement. Les vagues redoublèrent d'ardeur, et il se réfugia à l'intérieur du bâtiment.
*

Depuis ce jour, plus personne n'osa se risquer jusqu'au phare. Quant aux vagues, se calmèrent-elles ? Il demeure que la marée ne redescendit plus jamais.
Aujourd'hui, l'histoire du phare est de celles que les pêcheurs se racontent à la veillée lorsque la mer les tient éloignés du port, ou que les aïeuls content à leurs petits-enfants au coin de l'âtre. Parfois, on entend un cri lointain qui déchire le silence de la nuit, un hurlement qui porte la souffrance d'une éternelle solitude.



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