
Décembre avait recouvert le village d'une chape de silence... Ce mois était celui de la trêve. Le Vent qui habitait ces lieux reculés avait déserté la vallée et laissé place à la Neige, pour que le rite s'accomplisse. Celle-ci avait pris possession des lieux, menaçant de tout ensevelir. On voyait à peine de pâles filets de fumée s'échapper frileusement des bâtisses aux toits pointus.
Quelques geais transis et affamés subsistaient grâce aux boules de graisse suspendues dans les arbres dépouillés, placées par de bonnes âmes.
Il était encore tôt... Un petit garçon, les yeux grands ouverts, l'édredon remonté aux oreilles, attendait que l'après-midi se termine. Il écoutait.
Les femmes s'affairaient, pressées par les derniers préparatifs, elles rassemblaient noisettes et amandes qu'elles joindraient au riz... Des flans au fromage sucré, les fiadoni, cuisaient sur la braise des feux jamais éteints, et dans les marmites, la pulenta, bouillie de farine de châtaigne, cloquait et répandait une odeur délicieuse. C'était un travail pénible de tourner cette pâte épaisse qui, découpée, servirait de plat de résistance et de pain tout à la fois.
L'année avait été difficile ; de maigres récoltes, dues à des pluies incessantes, et peu de naissances dans les troupeaux, avaient appauvri la communauté... Les greniers étaient presque vides. Pourtant, tous revêtiraient leurs beaux habits et fêteraient cette nuit de l'Alliance...
Les hommes avaient tracé des chemins entre les maisons pour permettre aux habitants de se déplacer; des congères de près de deux mètres de haut encadraient les audacieux qui osaient mettre le nez dehors ; peu s'y risquaient. L'eau n'arrivait plus dans les maisons, le gel avait tari toutes les sources, et seule celle nommée Source du Vent laissait encore entendre son chant glacé. Un miracle toujours répété. De mémoire d'homme, jamais elle ne s'était tue ; aucun hiver ne la figeait, et même au cœur des étés les plus torrides, elle courait, insouciante. Les villageois prenaient soin de tenir les bêtes écartées des frondaisons qui l'abritaient, rien de devait troubler ni souiller sa transparence.
Elle était la Vie, et tous l'aimaient et la respectaient.
Ce jour était particulier... le jour des femmes. Elles seules pouvaient sceller et renouveler le pacte.
Jean, du haut de ses cinq ans, avait compris l'interdiction des adultes, mais il était aussi curieux de découvrir pourquoi aucun homme ne pouvait sortir cette nuit de Noël. Et c'est pour cela qu'il guettait, sous ses couvertures, espérant grappiller un mot de sa mère ou de l'une de ses tantes qui le mettrait sur la voie.
Les femmes ne parlaient pas beaucoup, leurs yeux cernés et les regards absents montraient que le repas de fête, qu'elles étaient en train de préparer, ne tenait occupées que leurs mains ; les esprits étaient déjà ailleurs, inquiets et pleins d'espoir.
Le gamin perdit vite patience, l'odeur des beignets de courge eut raison de sa veille. D'un bond, il sauta du lit, enfila à la hâte ses chaussettes et une grosse veste, et avala en un rien de temps la volée de marches qui le séparait de la chaleur de la cuisine.
- Bonsoir Maman, bonsoir Mes Tantes, ça sent drôlement bon ! dit-il en se juchant sur un tabouret tout en plongeant le nez dans une corbeille de beignets dorés et croustillants, encore fumants.
- Sors ton museau de ce plat, Garnement, et viens embrasser ta mère ! Tu auras droit à quelque chose lorsque tu auras débarbouillé cette frimousse toute chiffonnée. Va vite dehors frotter tes mains noires de suie, et ton visage ne vaut pas mieux. Frotte fort !
Le petit chaussa ses brodequins, revêtit la lourde pèlerine accrochée sous l'escalier et se dépêcha d'obéir, pensant déjà au sucre craquant sous ses dents.
Il eut bien du mal à ouvrir la porte, gorgée de l'humidité qui tentait de pénétrer la modeste demeure. Il suivit le sentier, cerné par des montagnes de glace, et se faufila derrière la maison pour atteindre les latrines installées un peu plus loin. Il s'arrêta, vérifia qu'aucun adulte ne passait par là, et ne résista pas au plaisir de dessiner dans la neige un cercle parfait tout en se soulageant. Content de sa performance, il n'oublia pas de ramasser une poignée de neige fraîche et se frotta énergiquement les mains et les joues. Sa mère serait satisfaite de le voir arriver le visage écarlate, preuve de sa bonne volonté, elle le laisserait peut-être s'emparer d'un beignet supplémentaire.
Il prit rapidement le chemin du retour donna un coup de genou et d'épaule à la porte, et s'engouffra dans la maison, impatient. Deux succulentes douceurs l'attendaient dans une assiette. Il fit un sourire complice à l'assemblée et s'attabla, affamé.
Les femmes avaient terminé leur labeur et finissaient de ranger la cuisine, le panier d'offrandes placé au centre de la table. Elles allaient maintenant revêtir leurs meilleurs habits et rejoindre ensuite la communauté féminine du village. Les hommes resteraient réunis, attendant le retour de leurs compagnes.
Le petit finissait son repas tout en jetant un œil distrait aux allées et venues de ses tantes qui, bien que tendues, se taquinaient en se poussant pour obtenir la place devant l'unique miroir de la maison. Comme elles étaient belles avec leurs châles brodés !
- Allez, Jean, il est temps de rejoindre tes frères et ton père, nous allons bientôt partir. Nous te retrouverons pour partager le repas, tu vas pouvoir patienter avec ce que tu viens de dévorer. File, Mon Garçon, et attends sagement mon retour ! dit sa maman, en l'embrassant sur le front et en le poussant gentiment vers la porte.
Il retrouva le froid et la nuit. Les montagnes se découpaient sous la lune énorme, silencieuses. Il s'avança vivement dans la tranchée, prit la direction de la maison commune où tous les hommes attendaient, respectueux de l'interdit, et s'arrêta au premier recoin.
Il entendit le bruissement des longues robes et les voix étouffées qui se regroupaient... Des lanternes envoyaient des lueurs jaunâtres qui perçaient la semi-obscurité. L'enfant guetta encore quelques instants, jouant avec son ombre sur la neige ; lorsqu'il n'entendit plus de bruit, il se hâta vers la Source du Vent, lieu de ce pèlerinage. Il se cacha derrière un buisson de ciste, suffisant pour camoufler sa petite taille, à quelques mètres du rassemblement...
Le cortège des femmes était déjà en place, elles se tenaient par les mains. Les plus jeunes rassemblèrent les offrandes et déposèrent les paniers au sol, ne gardant que quelques sachets. Elles entamèrent alors un chant âpre et mélodieux, reprenant toujours la même phrase et la modulant à l'infini, et jetèrent, à petites poignées, le riz dans le cours d'eau.
Jean se pencha pour mieux voir, captivé par ce spectacle défendu qu'il était seul à observer.
Une lueur, puis deux, trois... le chant s'arrêta, et la Source coula plus fort.
Les lueurs grandirent, prirent forme... Trois personnages apparurent au-dessus de l'eau. Des femmes à la peau de la couleur des glaciers, aux cheveux cascadant jusqu'au bas de robes ondulantes, comme l'eau vive. Elles tenaient dans leurs mains des grains de riz et les portèrent à leur bouche. L'une de ces apparitions s'avança vers les villageoises, regroupées et attentives, et prit la parole :
- Mes sœurs, nous voici réunies pour célébrer la Source du Vent, Éternelle et Bénéfique. Voyez comme ces femmes ont pris soin de la Vie. Elles ont partagé, protégé, aimé, et viennent , aujourd'hui, renouveler le pacte sacré.
Toutes trois s'inclinèrent légèrement et parcoururent l'assemblée, un sourire glacé sur leurs lèvres.
- Nous acceptons tous vos présents et continuerons à étendre notre protection sur votre village. Retournez auprès des vôtres !
Ces mots prononcés, elles se rapprochèrent, se fondirent en une seule silhouette qui se dilua sans bruit dans le ruisseau.
Les femmes restèrent un moment silencieuses, puis elles s'engagèrent joyeusement sur le sentier, pressées de retrouver leurs maisons. Elles avaient hâte de partager la promesse faite et d'annoncer que l'Alliance était acceptée.
Jean se prépara à les suivre, heureux d'avoir percé le secret et se réjouissant à l'avance des têtes incrédules de ses frères. Seulement, il ne pouvait plus bouger, ses pieds étaient glacés. Il voulut les frapper sur le sol pour leur redonner vie, mais ne put les décoller. Effrayé, il essaya de se pencher pour les frotter vigoureusement, son corps resta immobile... Peu à peu, le froid l'envahit...
Près de la Source du Vent, un nouvel arbrisseau venait de naître, frêle encore, mais déjà bruissant sous la lune.
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