I
Eaux vives
C’était plus qu’un grain, ce qui venait de l’horizon brouillé.
Le Capitaine avait délaissé sa longue-vue. A quoi bon ? ce n’en était pas un. Ca ne venait pas de l’horizon blafard.
Non, marmonnaient ses pensées tremblotantes, tandis qu’il allait et venait sur le pont en semant ses ordres. Non, ça venait d’en-dessous. Ils avaient cru que le sommeil du voyageur était agité. (“Je suis terre-à-terre, avait-il dit, et pas un homme à faire des coups dans l’eau.”) Mais, sourds qu’ils étaient ; c’était la mer, l’eau, qui ronflait. Le Capitaine n’avait plus de pensées : rien que des rafales et de l’écume, en son for intérieur. Alors il se réfugiait comme il pouvait dans ses souvenirs d’estuaire. Dormait-il, le petit homme qui commençait à vivre, là-bas, protégé par les digues, bercé par la belle ?
On n’entendait plus les drisses. Le vent et la houle, c’était leur univers désormais, les flots turgescents, rien que l’eau, l’eau dans l’air, l’écume qui salivait, les tonneaux qui bousculaient le bois. Les rugissants les accueillaient comme il se doit ; à charge pour eux de montrer qu’ils n’étaient pas hommes de béton, mais bien âmes de bourrasques et de houle.
Le Capitaine valsait gauchement de cabine en cabine, le pied alerte, la rage au cœur. Quelle hargne froide embrasait le cœur du Neptune ? Qu’avait-il à geindre et heurter et souffler sous l’eau de grandes vagues croulantes ? Le Capitaine à la barbe de trois jours n’oubliait pas le vermisseau de la ville de béton qui perpétuait son sang, n’oubliait pas non plus les longs cheveux de cuivre qui veillaient sur cette lignée bégayante. Il avait voulu y revenir, à son fils, à son sang, au béton. Mais les détroits, mais les passes, les lampées de houle : il n’y avait rien d’autre qui lui appartenait que ces menus chenaux. Et puis le désert étouffant de cette eau qui s’imposait, au nord à l’est partout, c’était ça rien que ça qu’il voyait, revenu sur le pont, jetant les directives comme on lance un harpon, rageusement, en désespoir de cause, fiévreux face au trop grand, au trop fort, à la masse bleue qui renvoyait l’homme aux bas instincts de la terre aux fruits lourds.
Et la terre était loin ! Farce dans ce monde enfumé par l’écume et la valse des tourbillons. C’était la bataille, quoi qu’il en coûte, l’âpre pulsion revancharde qui leur faisait braver les lames, dans le grand vrombissement carnavalesque des éléments joueurs, comme s’il ne tenait qu’à eux de faire la nique à ces bourrasques irascibles. Ciel et terre, ils vivaient l’entre-deux, la mer était leurs alpages.
Au fond, le voyageur ne riait plus. C’était la survie qui pointait son nez, peut-être, dans l’esprit du civilisé, la survie qui lui arrachait toute entrave d’humanité ; face à l’eau qui enfle, l’infâme onde tueuse et fière – son étole de vent, sa robe d’abysse et sa fourrure d’écume : courtisane amère – face à elle il n’y avait plus d’échappatoire ; ha ! mais il sortait ! le voyageur ! titubant, la vague ! emporté. Et, loin en-dessous, Neptune revêche soulevait les abysses ; tandis qu’en un monde en tous points étranger, là où l’eau perpétuait la vie, où le sable attisait le trépas, il y avait un enfant et sa mère. S’enlaçaient-ils de semblables pensées, tous les trois, dans la tourmente inaudible ? Le Capitaine haïssait désormais ces masses mouvantes dont les haillons plombés écorchaient la coque. Le vent forcit.
C’était l’heure, la sienne et si ? s’il avait la fougue de la Sonde ardente et des hideuses Sargasses ? Comme à l’aube de ces millions de siècles, comme au temps des drakkars ? Hélas ! L’eau, seule, ici. Rien d’héroïque à quoi s’agripper, que la rumeur malheureuse des harpies de l’eau, c’était… La grand-vergue ! Fracasse, navire, les flots déments. Les djinns ont adopté l’océan, est-ce ? Les creux puis les vagues, et les creux sans discontinuer les flots hagards perdaient tout sens, le Capitaine ne lui en trouvait plus aucun, à ce fol amas d’eau ivre de force brute qui frappait haletait frappait haletait brisait.
Brisa.
II
Eaux mortes
L’eau s’agite.
Des plaintes d’épaves vibrent dans les courants.
L’onde a son venin.
La mer exsangue et noire vomit les offenses. Frissons, il y en a dans le frémissement des flots, c’est un frisson c’est la colère c’est l’atrabile qui enfle et sourd ; c’est la mer et c’est l’homme, celui qui a trop vécu.
Et chuintent les épaves. Le fond de l’océan exhale d’âcres toxines : la vase farandole et s’égare, s’élève toujours. Les vagues en sont chargées.
Des chalutiers divaguent en mer. Quadrillent, raclent, cernent et tuent ; c’est pour l’excédent.
Les flots se boursouflent, les vagues, sombres, sifflantes, gigognes, s’avancent, l’écume aux lèvres.
Découvrent et couvrent. Avalent. Est-ce un clocher, au-dessous ? Ys, encore ! la mer a faim.
Là-bas, loin de la grève, la folie houleuse assombrit le front des flots. Et chuintent les épaves. L’onde est grise, ou violette ou noire, on ne sait plus. C’est l’enchevêtrement premier, le chaos des jours liminaires, c’est le cœur de la Terre et ses spasmes, et le cœur de la Terre bat la chamade.
La mer efflanquée de lignes jouissives s’arme en impunité. C’est l’euphorie contenue, avant l’ardente, vivante explosion, morgue et spasme, quand les tourments de guerre lasse engendreront le renouveau.
Il est toujours trop tard quand les lames étincèlent. Elles s’abattent sur l’inconnu, elles soulent d’acide les coques de fer. L’ivresse étreint les navires, qui se laissent emporter – mais un sursaut, une lucidité : quand ils sentent la terre sous leurs pieds, le sable, la rive ? non, le fond. Et au fond rien ne bouge, c’est l’accalmie, les courants embrassent les algues ; et bientôt vient la lente remontée, tandis que les navires demeurent abyssaux : ils remontent tous, les cadavres. Des poissons dans l’eau, tout est en ordre – mais ils restent là-haut sans suffoquer dans le vent : morts.
C’est l’alliance, l’impromptue, l’incongrue, entre l’eau et le bois ; personne d’autre que l’homme pour en être à l’origine. La mer a répondu aux lamentations des épaves.
Et les goulées d’écume en noyaient plus d’un, des corps d’animaux terrestres venus on ne sait comment se serrer sur les îlots fabriqués. Le terre-né tombe et le mer-né monte, chacun prisonnier de la vie de l’autre.
Les rafales tranchantes, les flots crachotants ; l’amer.
Des souffles de silence pèsent sur l’eau. L’écume a le goût de la mort et de la vie. En bas, les hommes sont morts. Il n’y a plus âme qui chuinte ; la mer a accordé aux épaves un nouvel équipage. Les épaves se taisent.
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