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Plume Rouge N°3


 


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Le miroir
Ephylie



Le Trésor surgira au bout d’un défilé
Mais laissera pourtant le pèlerin de pierre
Car sa quête le mène au pied du Monastère
Au bout de huit cents pas, dans la roche, taillées.

 

Plus que deux cents marches, il y était presque.
Henry s’arrêta pour reprendre sa respiration, éternua six fois de suite et s’essuya le front du revers de la main.
Bon sang, se dit-il, je dois être le seul homme au monde capable de s’enrhumer par plus de 96 degrés Fahrenheit. C’était sûrement une allergie – mais une allergie à quoi ? Il n’avait pas vu la moindre fleur depuis son arrivée…
Il se retourna pour évaluer la distance parcourue. En vain. Le sentier disparaissait derrière la paroi rocheuse à seulement quelques mètres de lui et n’offrait qu’une très vague idée de la hauteur à laquelle il se trouvait. De tous côtés, ce n’était que pierre. Une pierre rouge sombre, fantasque, cachant dans ses replis des créatures que le jeune homme devinait prêtes à fondre sur lui au premier faux pas.
Depuis les nuages aux allures de champignons atomiques d’Orlando jusqu’au crépi dessinant une attaque de météorites sur les murs de sa chambre d’hôtel, son environnement s’était toujours teinté de couleurs d’apocalypse.
Sans doute était-ce pour cette raison qu’on l’avait fait venir d’Amérique. Le Professeur lui avait dit : « L’apocalypse n’est rien d’autre que la révélation de Dieu… »
Une révélation. Parfait, mais laquelle ?
Le savant avait été très précis sur ce point. Tellement précis que Henry n’avait pas compris grand-chose à ses explications – une histoire alambiquée de « symbolisme spéculaire » et d’« inverseur de vérité ».
Le jeune Américain avait en tout cas adoré le côté conte de fée de toute l’histoire et n’avait posé aucune question – occupé qu’il était à compter le nombre de fois où son interlocuteur avait ôté puis remis ses lunettes pendant la conversation qu’ils avaient eue ce jour-là…
Soixante-quatorze. Il avait enlevé ses lunettes soixante-quatorze fois.

Henry se força à détacher son regard des créatures pétrifiées qui l’entouraient, levant les yeux vers le ciel qu’aucun monstre n’était venu assombrir – et pour cause : pas le moindre nuage dans ce ciel uniformément bleu, d’un bleu sombre comme il n’en avait jamais vu auparavant.

Il but la dernière gorgée de son unique canette de thé glacé (carrément tiède !) et étouffa un juron. Il s’en voulait de n’avoir pas été plus prévoyant. Il ne se doutait pas qu’il ferait si chaud à cette heure de la matinée, et se félicita d’avoir tout de même songé à emporter un chapeau. Il l’avait commandé sur le Net dès qu’il avait appris où le Professeur l’envoyait. Le couvre-chef était en feutre marron, pur poil de lapin, ses bords larges à l’avant et à l’arrière protégeant à la fois le visage et la nuque des rayons du soleil. Dès que Henry l’avait eu entre les mains, il s’était imaginé dans la posture élégante du cavalier chevronné, émergeant de l’étroit défilé qui débouchait sur le « Trésor » – un somptueux tombeau aux allures de temple grec sculpté dans le roc.
Il avait aussi acheté un fouet pour compléter la panoplie du parfait aventurier, mais la crainte d’une confiscation à la douane l’avait fait y renoncer au tout dernier moment.

Hélas… en arrivant sur place, son rêve s’était brisé comme une statuette de faïence balayée par un plumeau sans scrupules. Ou plutôt par la queue d’un cheval harcelé par des nuées de mouches. A l’entrée du défilé, un vieil homme l’avait invité à prendre place à bord d’une carriole brinquebalante qui puait le crottin. Sur l’arrière-train de la mule à laquelle elle était attelée, toutes les mouches de la planète semblaient s’être donné rendez-vous.
Une bataille perdue d’avance pour la queue de l’animal.
C’est à peine si Henry avait pu contempler les falaises abruptes qui délimitaient de part et d’autre la gorge étroite où le véhicule s’était engouffré. Il avait cru passer trente fois par-dessus la portière dangereusement basse du véhicule, s’y agrippant jusqu’à en avoir mal aux mains. Le cocher n’avait évité aucun creux, aucune bosse. Et le jeune homme commençait à le soupçonner d’avoir juré d’expédier par-dessus bord le plus grand nombre possible de passagers en un minimum de temps !

A la fin de sa course folle, la carriole s’était arrêtée à l’entrée d’une vallée rocheuse baignée d’une douce lumière pourpre. Encore nauséeux, Henry avait examiné l’intérieur du Trésor, avant de parcourir la courte distance qui le séparait des marches menant au Monastère.

Les huit cents marches.
Il s’était mis à les compter dès la toute première. Il s’était attendu à ce qu’elles forment un fantastique escalier rectiligne reliant la Terre au firmament. Or il avait découvert qu’il s’agissait plutôt d’un ordinaire sentier de montagne, à ceci près que des volées de marches – jamais plus d’une dizaine à la fois – venaient l’émailler.

Plus que cent.

Depuis qu’il avait commencé son ascension, il avait eu plusieurs fois l’impression d’être suivi.
Son regard fut soudain attiré par un rapide mouvement, à quelques pas de lui. Ce n’était qu’un lézard d’un bleu turquoise qui contrastait singulièrement avec le sombre feu de la roche. Il ne paraissait pas très farouche, mais au contraire décidé à accompagner le jeune homme jusqu’au sommet. Henry n’avait rien contre un peu de compagnie pourvu qu’elle fût inoffensive.
Mais quelques minutes à peine après l’apparition du petit reptile, une nouvelle salve d’éternuements le fit disparaître, craintif, sous un bloc de pierre.

Plus que cinquante marches.

Vingt.

Dix.

Cette montée n’avait, somme toute, pas pris tant de temps que cela, mais Henry éprouvait probablement la même fierté que le premier homme à avoir conquis l’Everest.
Ou que le premier astronaute à fouler le sol de la lune !
Les toutes dernières marches débouchaient sur une sorte d’esplanade désolée, caillouteuse et cernée par quelques blocs de pierre. Ici et là, des touffes d’herbe sèche s’agitaient mollement sous une légère brise.
Quelle ne fut pas la surprise du jeune homme de découvrir alors, juste en face de lui, une gargote de tôle et de bois sur laquelle on pouvait lire, dans une écriture rouge vif reconnaissable entre toutes, « Coca Cola ».
Ce n’était tout de même pas ça, les « mots » du monastère !
Quelque chose clochait. Il avait l’impression d’être de retour à Disneyworld, sur la Big Thunder Mountain, l’attraction où il travaillait depuis deux ans. Les boutiques de souvenirs et de rafraîchissements semblaient s’y être donné le mot pour ramener le visiteur à la réalité commerciale du parc.
Henry fit quelques pas, espérant que le mirage (ce ne pouvait pas être la réalité !) allait disparaître à son approche. Il ferma les yeux, et tourna résolument le dos à la petite cahute.
Quand il les rouvrit, il partit d’un grand rire de soulagement, ponctué de quelques éternuements : la somptueuse façade du monastère était bel et bien là. Elle y était même depuis le début, mais il n’avait pu la voir – la laissant sur sa droite en arrivant sur l’esplanade.
Et c’était autre chose que la succursale d’une marque de soda !
Bien que de dimensions plus vastes, le monument ressemblait beaucoup à celui du Trésor. Tous deux étaient bâtis dans le roc et, en s’approchant, le jeune homme constata que l’intérieur étriqué était en tous points semblable.
Dans l’un comme dans l’autre cas, ce n’étaient que des tombeaux, après tout. Mais les efforts que Henry avait fournis pour atteindre celui-ci lui conféraient une valeur inestimable !
Il observa le sommet du Monastère. A cent cinquante pieds de haut, surplombant la corniche supérieure de la façade, une urne brisée témoignait de l’avidité humaine. Des pilleurs de tombes s’étaient acharnés sur elle avant de découvrir que les richesses qu’ils convoitaient n’avaient jamais existé ailleurs que dans leur imagination.
Mais Henry n’était pas là pour dénicher des trésors d’or ou d’argent… même si la réussite de sa mission lui vaudrait quelques beaux billets verts (il n’allait bien sûr pas cracher sur la récompense promise).
Sa quête, au cœur de ces reliefs tourmentés par le vent et le temps, était une énigme. Rien d’autre que des mots – mais qui valaient tout l’or du monde, il était prêt à le parier. Et à présent, il n’allait plus tarder à les découvrir.
A condition que les créatures tapies dans l’ombre le lui permettent…

Les mises en garde du Professeur lui revinrent alors à l’esprit. Il scruta donc les alentours pour la énième fois (il avait oublié de compter) et s’apprêta à chanter. Les seules paroles qui lui vinrent aux lèvres furent « Heigh-ho, heigh-ho, it's home from work we go! »
Il sourit amèrement. Si c’était son inconscient qui s’exprimait, il avait trouvé un bon moyen de ramener le jeune homme à sa triste condition : il n’était pas Indy, il n’était rien d’autre qu’un nain dans une montagne aussi paumée que lui – et à qui il ne manquait qu’une pioche pour ressembler à… Grincheux ?
Plutôt à Atchoum, pensa Henry dans un nouvel accès d’éternuements.

Résigné, il se mit à fredonner la « Marche des Nains ». Aucune pluie ne vint sanctionner son cruel manque de don pour le chant. Seul un petit rouleau, sorti de nulle part, tomba sur le sol quasiment à ses pieds.
Henry le ramassa et l’observa. C’était en fait un minuscule coffret de forme cylindrique, fait d’un métal ordinaire quoique clinquant – apparemment du laiton.
Avec un peu de chance, il ne contiendrait rien d’autre que l’énigme qu’attendait le Professeur.
Le jeune homme sortit de sa sacoche le téléphone satellitaire qu’il avait reçu avant son départ de Floride et se mit à l’abri, à l’entrée du tombeau antique.
En attendant d’avoir la tonalité, il ouvrit le coffret. Pas de cœur de biche à l’intérieur. Ouf, c’était déjà ça ! Seuls apparaissaient des mots, finement gravés sur le métal, qu’il s’empressa de prononcer dès qu’il eut son correspondant en ligne.

La dernière chose qu’il vit fut le reflet, sur le coffret, d’un lézard bleu turquoise passant en trombe devant l’entrée du tombeau.

***

A l’abri des statues, sous un dôme en béton
Un grand et puissant Roi attend le visiteur
Depuis qu’a inondé son ancienne demeure
Hâpy le généreux au riche et noir limon.

 

Paul gravit les barreaux d’une échelle métallique fixée à la paroi.
Maintenant qu’il était seul, il n’avait qu’une envie : explorer les moindres recoins de cet étrange endroit, s’amuser à monter et descendre toutes les échelles qu’il pourrait trouver. S’il avait su ce qui l’attendait, il aurait emporté une épée et une cape de satin noir – ou enfilé une combinaison argentée ! Il avait l’impression de parcourir un vaisseau spatial. Il se sentait d’humeur badine et se mit à siffler l’air du « Beau Danube bleu ».
Il savait qu’il devait accomplir le rituel, mais rien ne pressait ! Pas question de sortir d’ici sans faire d’abord le tour complet du propriétaire…
Il leva les yeux vers la voûte céleste. Les architectes n’avaient pas fait l’effort de la peindre en bleu marine et de l’orner de petites étoiles dorées. Mais bon. Après la débauche de vieilles pierres des derniers jours, il se repaissait de cette modernité de béton brut comme si, en pénétrant dans ce lieu, une machine à explorer le temps lui avait permis de revenir au XXIe siècle en une fraction de seconde.

Soudain, des souvenirs de son enfance refirent surface. Il venait de fêter ses huit ans. Son grand-père, qui était alors ingénieur à Civaux, l’avait fait entrer dans l’une des cheminées de refroidissement de la centrale nucléaire. Le vieil homme n’avait aucune envie de meurtre, c’était quelques semaines avant la mise en service du réacteur et la visite ne présentait pas le moindre danger. Paul avait eu le souffle coupé devant le spectacle qui s’était offert à lui, l’impression saisissante de pénétrer dans un univers plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur. Seule une incroyable magie pouvait expliquer un tel phénomène ! Il avait traversé la cheminée à mi-hauteur sur une passerelle de béton qui surplombait une étrange mer de lamelles blanches ondulées. Leur fonction ne lui était pas apparue clairement malgré les savantes explications de son grand-père, mais elles lui avaient semblé incroyablement délicates et fragiles, compte tenu des flots de vapeur qui les traverseraient sous peu.

L’endroit où il se trouvait à présent n’était pas moins insolite. C’était la première fois qu’il mettait les pieds en Egypte et il ne s’était pas attendu à en découvrir les coulisses.
Des coulisses – c’était bien le terme !
Bizarrement, l’arrivée au pied des colosses ornant la façade du temple ne l’avait pas ému autant qu’il s’y était attendu (il avait vu tant de photos avant de venir que le site lui avait immédiatement paru familier). Mais une fois franchie la petite porte de l’autre côté de la colline, puis gravi l’escalier qui menait à cette salle, il avait été ébloui. Le contraste était total entre le temple antique et cet espace qui l’isolait du sommet de la colline artificielle où il avait été déplacé quelques décennies plus tôt.

Paul n’en revenait toujours pas d’avoir été choisi – lui, un simple étudiant en première année de génie électrique, français qui plus est. Il n’avait jamais suivi aucune des conférences du Professeur, encore moins participé à ses séminaires, mais il l’avait bien sûr vu maintes fois à la télévision. L’illustre savant l’avait cependant contacté pour lui expliquer son projet. Les billets d’avion étaient arrivés quelques jours plus tard. Visiblement, l’enthousiasme que le jeune homme manifestait sur son blog pour les romans historiques de Chris Jack avait été décisif.

Son avion avait atterri à proximité du Caire mais il n’avait rien vu de la capitale car le Professeur avait envoyé son chauffeur à l’aéroport pour le conduire directement jusqu’à son « fief ». Paul se remémora avec bonheur son arrivée à Alexandrie ; il pleuvait des cordes et il avait eu l’impression d’être à La Rochelle ou dans toute autre ville de la côte atlantique.

Son hôte n’avait pas tardé à lui montrer son fameux miroir, avant de se lancer dans une véritable conférence sur le sujet (tandis que Paul prenait laborieusement des notes).
« Il existe un phénomène de réflexion partielle et de réfraction dans la plaque de verre du miroir avant d'atteindre la feuille métallique – laquelle est protégée au dos par un revêtement appelé tain. D'où la naissance de deux images d'intensité très inégale ! La plus faible est tout de même perceptible mais notre cerveau l'élimine au titre d'image parasite. Sauf si le miroir a justement été conçu pour permettre sa perception dans certaines conditions ! »
Le savant avait ensuite, à plusieurs reprises, employé des termes tels que « dioptre » et « interférométrie ».
Paul n’avait rien compris à ses explications mais ne l’avait pas interrompu une seule fois de crainte de dévoiler, par ses questions, l’étendue de son inculture. Il avait donc acquiescé à tout, comme il l’avait fait jadis avec son grand-père dans la centrale nucléaire.
Et puis il avait trop peur que les réponses qu’il aurait pu obtenir ne déclenchent chez lui un fou rire inextinguible.
Après ce premier entretien, le Professeur lui avait fait visiter le hangar où il stockait la plupart de ses trouvailles. Une quantité invraisemblable de boîtes à chaussures s’entassaient pêle-mêle sur des étagères. A en juger par les inscriptions portées à la main sur les étiquettes, certaines contenaient des dents. Pas n’importe quelles dents, bien sûr. Des dents de la XIIe dynastie ! Sans elles, leurs propriétaires doivent avoir du mal à mâcher leur steak de crocodile, s’était dit Paul dans un grand éclat de rire.

Il avait éprouvé une vraie jubilation lorsque le Professeur l’avait ensuite conduit à l’un des appartements que possédait l’IRA (l’Institut de Recherche Alexandrine). Les autres occupants, tous inscrits en doctorat dans les plus prestigieuses universités britanniques, l’avaient toisé de haut comme le ferait une nichée d’aiglons envers un petit coucou squatteur.
Manifestement, les raisons de sa présence leur échappaient autant qu’à lui.
C’était certes un privilège rare que d’intégrer leur groupe mais, comme Paul le découvrit assez vite, plus pour les conditions matérielles d’hébergement que pour le prestige des fouilles elles-mêmes. Malgré les fuites d’eau et les fréquentes inondations de la salle de bain, c’était autrement plus plaisant d’occuper ce bel appartement de style haussmannien que de loger sous une tente par 45 degrés !
Lorsque le Professeur revint le chercher quelques jours plus tard, muni de toutes les autorisations nécessaires à l’expédition, le jeune Français était devenu si populaire au sein de l’équipe qu’il dut promettre de revenir très vite.
Entre temps, sa bonne humeur et son stock d’histoires drôles lui avaient valu le surnom affectueux de « Happy » – que Paul interpréta résolument comme le nom d’un dieu égyptien…

Bon. Assez musardé. Il était temps de pousser la chansonnette.
La seule qui lui vint à l’esprit le fit exploser de rire…

Quand je serai grand, je serai Bee Geeeeeees
Ou bien pilote de formule 1
En attendant je me déguiiiiiiise
C'est vrai que tous les costumes me vont bieeeeeen…

C’était bien à lui de chanter ça, se dit-il. Comme s’il risquait de devenir grand…
Il sécha les larmes qui inondaient son visage hilare et aperçut alors, à ses pieds, un étrange petit cylindre. Il n’était pas là quelques instants plus tôt – Paul l’aurait juré.
Finalement, les histoires du Professeur avaient peut-être bien un fond de vérité.
Le jeune homme le ramassa. C’était un coffret de métal soigneusement poli.
Le Professeur avait lourdement insisté, il fallait se mettre à l’abri avant de l’ouvrir et surtout – surtout – veiller à ce que personne d’autre ne s’approche. Paul sortit le téléphone satellitaire qui lui avait été confié avant son départ d’Alexandrie et gravit quelques barreaux de l’échelle la plus proche afin d’avoir une vue d’ensemble sur la vaste salle.
Manifestement, il ne courait aucun risque. Si un grand roi comme Ramsès II avait pu y trouver refuge lors de la construction du barrage d’Assouan, un nain pouvait bien s’y sentir à l’abri !
« Allô, Professeur… euh… Stephen ? »
Compte tenu de la différence d’âge et de statut, Paul avait encore du mal à l’appeler par son prénom.
A la demande du savant, il ouvrit le coffret et réprima difficilement un nouveau fou rire en découvrant les mots qui y étaient inscrits. Il les lut néanmoins à voix haute, le plus sérieusement du monde.
Ce furent ses dernières paroles.

***

Miroir, mon beau miroir, révèle le Secret
Au monde qui attend la Suprême Beauté
Accorde maintenant la jeunesse éternelle
A celui qui désire ardemment être à elle.

 

Stephen ôta ses lunettes puis son panama, et observa son reflet trouble dans le miroir. Il était blême, des gouttelettes de sueur perlaient sur son visage et ce n’était pas uniquement l’effet de la chaleur.
Dehors, le carillon de Big Ben retentit (ce n’était bien sûr pas l’authentique Big Ben – on était à des milliers de miles de Londres – mais l’une de ses nombreuses imitations acquise par quelque riche excentrique alexandrin).
L’équipe de la BBC n’allait plus tarder à arriver et Stephen avait intérêt, avant cela, à prendre une bonne douche.
Il se décida enfin à raccrocher le téléphone, sans pour autant parvenir à dominer le tremblement qui agitait ses mains. Il avait clairement entendu ce satané bruit dans le combiné. Bon sang, Paul aussi avait dû être attaqué par surprise… Il avait pourtant promis de faire attention.

A la première disparition, le Professeur s’était efforcé d’ignorer son mauvais pressentiment. Il s’était dit que la communication avait été interrompue pour quelque raison technique – peut-être même climatique.
Au bout de plusieurs semaines, toujours sans nouvelles du premier nain, il s’était rendu à l’évidence : quelque chose avait mal tourné.
Aussi, lorsque le deuxième nain s’était à son tour volatilisé, Stephen s’était demandé si un confrère n’en était pas responsable. Pourtant, si la concurrence était rude dans ce milieu, il avait peine à imaginer l’une des vieilles barbes du sérail jouant les kidnappeurs ou, pire, les assassins en série.
On n’était pas au cinéma, tout de même !

A la cinquième disparition (enlèvement ?), il était allé trop loin pour faire marche arrière. Il se sentait comme pris au piège : s’il renonçait maintenant, il aurait juste tout perdu.
Or il était si prêt du but…

Sa quête avait commencé vingt ans plus tôt, alors qu’il était étudiant à Reading, au département d’histoire.
Ni Cambridge ni Oxford n’auraient voulu de lui – forcément, il n’était pas particulièrement brillant et pour couronner le tout, il était issu des classes moyennes.
Difficile de savoir si le fait d’être né à Swords, au nord de Dublin, avait pu avoir une incidence sur ses goûts, mais il se trouve qu’il avait toujours été fasciné par les histoires d’épées magiques, de preux chevaliers et de dragons. Il avait donc éprouvé une joie immense en apprenant qu’il résiderait dans une cité universitaire appelée « White Knights Hall » - les chevaliers blancs.
Son nom de famille en rajoutait une couche dans le registre « contes et légendes du Moyen Age ». Compte tenu du prénom dont ses parents, en toute innocence, l’avaient affublé, il avait plutôt droit à des plaisanteries sur les films qu’il était censé avoir tournés.

Il allait parfois passer la journée à Londres – de Reading, le trajet en car durait à peine plus d’une heure – et là, il prenait plaisir à se perdre dans la foule qui se pressait sur les marchés de Whitechapel ou devant les vitrines des grands magasins de la West End.
Un jour, alors qu’il flânait dans les rues de la capitale, il était arrivé par hasard devant la Royal Academy of Arts à l’entrée de laquelle une immense affiche s’efforçait d’attirer le chaland par ces quatre mots : « The Age of Chivalry ».
Une expo dédiée à la chevalerie ? Pour rien au monde, il n’aurait manqué ça !
Outre une ribambelle d’armures clinquantes, une collection de cartes anciennes avait enflammé son imagination. Les prétendus géographes de l’époque s’étaient évertués à représenter de la façon la plus effrayante possible les créatures qui, croyaient-ils, peuplaient les terres lointaines. Stephen les soupçonnait d’avoir volontairement forcé le trait, dans une espèce de surenchère d’horreur parfaitement rentable. Des cyclopes, des êtres à deux têtes, des amazones à l’air peu engageant, mais aussi des hommes dont l’un des pieds, anormalement large, faisait office d’ombrelle… il y avait de quoi s’interroger sur les motivations profondes des premiers grands explorateurs. Rien que le nom donné à l’Atlantique, la « mer des Ténèbres », aurait dû inciter tout navigateur avisé à se contenter de la Méditerranée !

Mais ce n’était pas là que Stephen avait fait sa découverte. Pas plus que sur les étals surchargés des brocanteurs de Camden Passage.

Il prit soudain conscience qu’il n’avait jamais rien mis au jour d’aussi prodigieux que ce miroir déniché à Londres. Pourtant, il avait par la suite écumé les sites archéologiques les plus célèbres – sans négliger pour autant le souk d’Alexandrie et ses minuscules échoppes où ce que l’on proposait de plus alléchant était de fausses pièces de monnaie romaines !

Le miroir allait bientôt bouleverser sa vie, il en était sûr.
En fait, il l’avait déjà bouleversée. Sans ce singulier objet, sans le défi que seul un archéologue paraissait pouvoir relever, Stephen n’aurait peut-être jamais persévéré dans ses études. Il lui devait probablement sa carrière. Dans le milieu des égyptologues, il avait miraculeusement réussi à se faire un nom… ou plutôt, à devenir quelqu’un d’autre que le simple homonyme d’un comédien célèbre. Il était prêt à parier que ceux qui regardaient aujourd’hui La Grande Evasion se disaient : « Hé ! Cet acteur porte le même nom que le type qui a découvert le phare d’Alexandrie ! »

Quelques heures après sa visite de l’exposition sur la chevalerie (ce ne pouvait être une simple coïncidence), Stephen avait donc trouvé le miroir qui allait lui permettre d’obtenir la révélation suprême…
Le secret de la beauté et de la vie éternelle.

A vrai dire, la beauté, il s’en fichait un peu.
Enfin… il s’en fichait de moins en moins, il devait bien l’admettre. Surtout depuis qu’il avait fait la connaissance de Nelly King, une grande et jolie blonde qui travaillait à la BBC sur une série d’émissions culturelles – et qui s’était prise de passion pour l’Egypte antique.
Le Professeur songea à sa toute première rencontre avec la jeune journaliste. Il n’avait eu aucune envie de la recevoir, lassé qu’il était de jouer l’habituelle comédie destinée à vendre sa « soupe ». Il venait de découvrir une citerne de l’époque romaine. Or, vu le nombre de constructions identiques qu’abritaient les sous-sols de la ville, il comprenait un peu l’agacement des promoteurs immobiliers qui voyaient leurs chantiers paralysés par des fouilles de sauvetage !
Mais il était bien obligé d’accueillir les télévisions du monde entier. Il s’était depuis longtemps résigné à y consacrer la moitié de son temps, car la publicité qui en découlait était essentielle pour financer ses recherches archéologiques.
Alors une interview de plus ou de moins…
Tout ce qu’il avait raconté à Nelly sur ses découvertes avait semblé la captiver au plus haut point, depuis le tombeau d’Alexandre le Grand jusqu’aux vestiges du phare d’Alexandrie (bien sûr, son équipe et lui savaient parfaitement à quoi s’en tenir, à propos de ce « tombeau » – et d’ailleurs, le monument ne correspondait même pas à la période hellénistique…)
Il s’attendait plus ou moins à ce que la jeune femme tourne ses avances en dérision et lui lance, avec la malice qu’il avait très tôt perçue chez elle, qu’un jeune « roi » ne pouvait décemment pas épouser une vieille « reine » – ou quelque chose dans le genre.
Plutôt le « fils d’une reine » – pour reprendre l’étymologie exacte de son nom, « MacQueen ».
Elle avait vingt-trois ans et lui près de quarante, mais il ne se sentait pas encore vieux. Toutefois, s’il pouvait perdre son embonpoint et prendre quelques pouces en hauteur, il était partant ! Et Stephen sentait que la magie du miroir lui permettrait d’obtenir cela – et plus encore.
Maintenant, c’était probablement une question de minutes – voire de secondes – avant que les choses ne prennent une nouvelle tournure entre la ravissante journaliste et lui.

Il n’avait plus beaucoup de temps avant que son chauffeur ne conduise Nelly à son bureau. Il fila sous la douche, tout en se remémorant leur dernier entretien. Il avait difficilement réprimé un sourire moqueur lorsqu’elle lui avait avoué que sa passion pour l’égyptologie lui était venue à la lecture des romans de Chris Jack. Enfin… le Professeur était habitué à entendre les néophytes encenser de telles billevesées – et ce n’était pas Paul, un garçon bien sympathique au demeurant, qui faisait exception…

Le cœur de Stephen se serra en songeant au Français. Etait-il seulement en vie ? Et qui avait bien pu s’en prendre à lui ?
Il imaginait une silhouette menaçante avançant derrière le jeune homme dans le temple d’Abou Simbel et lui assénant un coup fatal. Il y avait eu un bruit de porcelaine brisée, comme si l’agresseur avait abattu une jarre sur le crâne du malheureux.
Inexplicablement, le professeur ne pouvait s’empêcher de songer plutôt à une énorme théière Wedgwood.
Il prit le post-it sur lequel il avait noté les quatre vers que Paul avait tout juste eu le temps de lui livrer – les derniers d’une quête de vingt ans.
Il avait beau les lire et les relire, il n’en croyait toujours pas ses yeux.
Miroir mon beau miroir…
C’était tellement ridicule.
Toute cette histoire avait débuté bizarrement – mais là, Stephen avait carrément l’impression d’être l’un des personnages du conte de Blanche-Neige !
Bah… il n’avait qu’à prononcer ces mots devant le miroir et il verrait bien…
Il ne put s’empêcher de sourire à l’idée que ces alexandrins, il allait justement les prononcer à Alexandrie. Et si tout se passait comme prévu, il obtiendrait donc la beauté, la gloire et la jeunesse éternelle…

Cette fois, au moins, il n’avait plus à faire d’efforts pour découvrir la signification du quatrain.
Il avait mis un temps fou à élucider les premières énigmes. Il avait envoyé le tout premier nain en Chine, puis en Inde, avant de comprendre que c’était en réalité au Pérou, au temple de Coba, que se trouvait le coffret. Et là, il avait encore fallu des semaines avant qu’il songe à lui demander de chanter – rituel indispensable à la révélation des « mots ».
Puis il avait dû attendre que son émissaire revienne à son hôtel pour l’avoir au bout du fil et prendre enfin connaissance du quatrain. Les précieux vers qui allaient conduire le deuxième nain à l’étape suivante…

L’arrivée d’Internet et du téléphone satellitaire avait accéléré les choses d’une façon extraordinaire. Le Professeur n’avait jamais été très doué pour les devinettes et autres charades. Par chance, il avait découvert un forum dédié à la fantasy et répondant au curieux nom de Red Feather (on aurait dit l’enseigne d’un pub irlandais, songea-t-il, amusé). Ses membres, une bande de petits malins, avaient le don de résoudre n’importe quelle énigme en moins de cinq minutes. A chaque fois, l’un d’eux avait su déchiffrer les vers ésotériques.
Le Professeur ne leur avait bien sûr rien dit de sa quête – il n’avait d’ailleurs jamais montré à personne les alexandrins gravés sur le tain, au dos du miroir.

Les uns après les autres, sept nains chantant iront
Sur le chemin ardu des mots qui donneront
A l’être qui les lit en face du miroir
La suprême beauté et l’éternelle gloire.

Une fois prononcés à voix haute, ils avaient déclenché l’apparition de la toute première énigme. Stephen avait passé des journées entières à essayer de comprendre le mécanisme avant d’admettre qu’il était surnaturel. Heureusement, se disait-il, son expérience d’enseignant lui avait permis de trouver les mots justes pour convaincre chacun des nains de participer à la quête.

Soudain, il entendit des pas retentir dans l’étroit escalier qui menait à l’étage où il se trouvait. Ce devait être Nelly.
Vite, il s’installa devant le miroir – ce beau miroir qu’il avait déniché complètement par hasard chez Hamleys, le mythique magasin londonien de jouets, vingt ans plus tôt.
Il se coiffa de son panama et prononça les ultimes vers de sa quête, tandis que les pas, dans l’escalier, se rapprochaient.

… Accorde maintenant la jeunesse éternelle
A celui qui désire ardemment être à elle.

La dernière pensée qui lui vint à l’esprit, en regardant son reflet, était que le « à » du dernier vers était sûrement de trop.

***

Nelly King frappa doucement à la porte.
Personne ne lui répondit. Pourtant, Ahmed lui avait assuré que le Professeur l’attendait là-haut, dans son bureau.
« Dr MacQueen ? Steve… ? »
La jeune femme ouvrit la porte et pénétra dans la petite pièce.
Rien n’avait changé depuis sa dernière visite, si ce n’est un objet qu’elle ne se serait jamais attendue à voir ici, dans le bureau d’un chercheur aussi éminent.
Face au miroir qu’elle avait vu cent fois, se trouvait une drôle de statue de faïence, coiffée d’un panama. C’était une Blanche-Neige qui semblait sourire au miroir comme si celui-ci venait de lui confirmer que c’était bien elle, la plus belle – et qu’elle le resterait éternellement.
Curieux, ça lui rappelait une vieille histoire qu’elle avait lue dans les archives de la presse péruvienne, celle d’un nain de jardin découvert au sommet du temple maya de Coba.
Peut-être le Professeur s’apprêtait-il à monter un semblable canular – par exemple en déposant cette Blanche-Neige dans le (prétendu !) tombeau de l’empereur Alexandre ?
Mais où Steve avait-il bien pu passer ?
Nelly avait hâte de lui présenter sa mère, qui attendait en bas avec Ahmed. Veuve depuis quelques années, celle-ci était encore très jolie à plus de quarante ans. Avec un peu de chance, se dit la jeune journaliste, ce serait le coup de foudre entre les deux quadragénaires. Malgré sa petite taille, le Professeur ne manquait ni de charme ni d’humour !
Nelly fit quelques pas en direction de la salle de bain qui jouxtait le bureau et, au passage, heurta la statue avec l’énorme sac de reporter qu’elle portait en bandoulière.
« Oh noooon… » fit-elle, catastrophée, en voyant la statue tomber sur le sol carrelé où elle se brisa en mille morceaux.




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