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Nous sommes le Jeudi 24 mai
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Neuf coups lointains sonnés à l’horloge de la mairie marquèrent son arrivée au village, soit quinze minutes en avance par rapport à ses prévisions.
« Mieux vaut arriver un quart d’heure en retard au paradis qu’un quart d’heure en avance en enfer » répétait laconiquement Pierre lorsqu’elle roulait trop vite.
Sale habitude que la vitesse au volant ! Elle pensait que les évènements récents avaient changé ses habitudes, en sus de sa vie, mais non; elle persistait à réitérer les mêmes erreurs, l’imbécile !

Regilia s’engagea dans le dédale des ruelles étroites qui toléraient le passage d’une automobile aux seuls autochtones, aguerris à la conduite spécifique requise par les venelles.
Nombre de touristes innocents étaient restés prisonniers de ce lacis, sans plus savoir comment se libérer des traîtres angles, surgis des maisons de pierres sèches, qui compliquaient toute tentative de marche arrière.
Les villageois alertés devaient alors porter secours aux présomptueux conducteurs et les guider vers l’issue salvatrice à renfort de tonitruants « Braquez ! Encore ! Roulez ! Stop ! » .

Mais à cette heure tardive, tout était silencieux et infiniment paisible.
Regilia coupa le moteur.
Seul, le glapissement aigu d’un renard suivi d’un aboiement rauque vinrent perturbés le calme de cette nuit du mois de décembre.
Sans la voir, la jeune femme percevait néanmoins la proximité de la neige qui couvrait les sommets environnants, et cette senteur familière la réconforta.
Ce parfum mêlé à celui des pins et des genévriers humides l’accueillait, dans son refuge.
Elle se saisit de la valisette posée près d’elle, s’extirpa de l’auto et veilla à pousser la portière sans la claquer afin de ne pas altérer le silence.
Elle savoura, par contre, le bruit de ses pas sur les infidèles marches de granit qui l’avaient vue glisser, plus d’une fois, lorsqu’elle était enfant.
-Te voilà baptisé ! se moquait-on alors.
L’escalier extérieur qui menait au perron n’avait cependant jamais blessé personne.
Les jambes se tâchaient de bleus, et ces hématomes apprenaient aux plus jeunes la prudence.
Elle tourna la clenche de la lourde porte d’entrée à trois vantaux et donna le coup d’épaule essentiel pour son ouverture laborieuse.

La pièce était chaude, éclairée et accueillante; sa tante y avait veillé à l’annonce de son arrivée.
Une odeur de plat mitonné se mêlait à celles empreintes sur les murs, au fil du temps, depuis quatre cents ans.
Combien de générations avaient-elles foulé les planches mal dégrossies de ce plancher en chêne ?
Les lames disjointes qui séparaient la cuisine du minuscule salon grincèrent, comme à l’accoutumée, signalant, par la sonorité creuse renvoyée sous le pas, la cache qu’elles recélaient.
Un homme pouvait s’y dissimuler, suspendu entre le plafond voûté de la cave et le sol de la salle. En effet, en d’autres temps, on se méfiait, par ici, des envahisseurs venus de la mer, autant que des gens d’armes. Même aujourd’hui, les îliens gardaient, des occupations successives de leur terre, un souvenir impérissable et une défiance vis-à-vis des étrangers.

A cette pensée, Regilia fit la moue et leva les yeux au ciel.
Sans appétit, elle grimpa, avec appréhension, l’imposante échelle de meunier menant à la chambre qu’elle avait partagée depuis son adolescence avec Pierre.
Cette nuit, et toutes les autres désormais, elle y dormirait seule.
Lui, à présent, reposait sous une stèle blanche, à l’entrée du hameau, tout près de l’église, avec tant d’autres qu’elle avait côtoyés, parfois aimés.
Demain, elle irait s’asseoir sur la pierre de son lit pour lui narrer un peu sa vie, depuis son départ qui la laissait comme amputée de son âme.
Elle bougeait, parlait, mangeait et se fondait dans le quotidien des jours, mais rien ne l’atteignait véritablement, pas même l’attention constante de son entourage.
Elle était maintenant épuisée par l’énergie qu’elle avait dépensée, jusqu’à présent, à vivre, mais ses efforts devaient absolument se poursuivre. C’est pourquoi elle était venue chercher du réconfort, là, au cœur de l’hiver, dans la maison déserte au décor spartiate et immuable.
Une petite table rectangulaire en pin, grossièrement taillée, quelques chaises paillées, une batterie de casseroles cuivrées suspendues au-dessus de la vieille gazinière, un évier en émail éraflé, décoraient l’intérieur rustique aux poutres noircies aussi dures que la pierre.
Sur leur bois sombre, d’énormes clous de charpentier attendaient, depuis des lustres, que l’on suspende saucisses et jambons fumés.
La jeune femme ne s’attarda pas à reconnaître ces lieux connus par cœur, car elle était venue dans un but précis qui ne supportait plus aucun délai.

Elle grimpa donc la lourde échelle de bois polie par les années et rejoignit l’unique et minuscule chambre du premier étage.
Sans même se dévêtir, à bout de force, elle s’allongea précautionneusement sur le vieux lit , ferma les yeux et s’astreignit à calmer le staccato de son cœur.
Ce soir, ils viendraient, elle l’avait senti, depuis que le monde avait basculé, un matin de septembre.

Figée, les bras le long du corps, elle s’abandonna, et peu à peu, elle oublia la pesanteur de ses jambes, la lourdeur de sa tête, elle gomma la notion du temps et jusqu’à l’existence du monde extérieur.
Dehors, les réverbères s’éteignirent, comme toujours, à vingt trois heures, et plongèrent la chambre dans l’obscurité presque totale. Le vent se levait et balançait les branches bruissantes du châtaignier centenaire qui côtoyait la demeure. Regilia suivait, derrière ses paupières mi-closes, l’oscillation des voilages sur les vitres. Les courants d’air s’introduisaient par les huisseries antiques et rafraîchissaient désagréablement la pièce.
Il fallut patienter encore longtemps, jusqu’à ce que les murs blanchis ne soient plus révélés que par le halo de la lune qui s’insinuait au travers des carreaux épais des vieilles fenêtres.
Les volets de bois intérieurs étaient restés ouverts et les branchages projetaient leurs silhouettes mouvantes sur les cloisons.
Elle ne sursauta presque pas lorsque les battants claquèrent, brutalement, pour s’ouvrir, à nouveau.
L’heure propice était donc venue.
Alors, tous ensemble, les anciens se révélèrent progressivement, sans aucun bruit, fantômes mouvants au cœur de l’ombre profonde.
Par dizaines, ils faseyaient tels des grands-voiles, puis, subitement, se figeaient comme surpris par une bourrasque, avant de reprendre à nouveau leur danse.
Combien étaient-ils au juste ? Impossible de le déterminer, car leurs contours éthérés s’imbriquaient, superposant leur obscurité pour donner à la nuit un dégradé de noirs.
Nul visage n’était discernable, mais, pour autant, nul danger n’émanait de ces auras épouvantables, se persuada-t-elle.
Impavide et étrangement lucide, tout à la fois actrice et spectatrice, Regilia songea que, contrairement aux légendes, l’air ne se glaçait pas en présence des Esprits et aucun meuble ne dansait autour de vous, pour vous pétrifier de terreur. Enfin, cela était survenu quand même, mais une seule fois, lorsqu’elle était encore une fillette. Moulée par l’école du pragmatisme, elle avait attribué ce phénomène à un cauchemar et non à une maladresse de ses ancêtres venus, pour la première fois, à sa rencontre.
Les aïeuls s’étaient manifestés bien d’autres fois pour l’apprivoiser, alors qu’elle séjournait dans leur demeure, le temps des vacances scolaires.
Elle s’était accoutumée au souffle qui dérangeait ses longues boucles répandues sur l’oreiller comme elle s’était acclimatée aux chatouillis qui agaçaient la plante de ses pieds ou la paume de ses mains.
Depuis, elle avait appris à approcher les trépassés, de temps à autre, à la frontière de l’éveil et du sommeil, à cet instant singulier qui oscille entre deux mondes, et où plus rien n’est impossible ni insensé.

Cependant, jamais ils n’avaient été aussi proches que cette nuit, c’était pour elle qu’ils étaient venus, répondant à son appel muet, malgré la distance invraisemblable qui les séparait. Le vertige la prit devant l’incongruité de la scène dont elle jouait le rôle principal, en l’occurrence, celui de la malheureuse héroïne frappée par l’injustice de la vie.
Que leur dit-elle en un seul sanglot ? Que par sa faute et son inattention au volant, un beau jour d’automne, Pierre avait franchi le passage ? Oui, il était mort sous le choc de la tôle déformée quand elle s’en était sortie indemne.
Comment continuer à exister avec ce fardeau-là ?
Aucune larme n’avait jamais franchi la frontière de ses yeux jusqu’alors. Les autres avaient pleuré pour elle, effarés et inquiets par son absence de réaction. Mais elle ne leur devait rien, ni ses pleurs ni sa douleur, pas à eux, mais à Pierre.
A lui, et aux ancêtres qui seuls pouvaient la juger pour le rôle de bourreau qu’elle s’était octroyée. Elle réclamait un procès sans concession et approuvait par avance la sentence des Anciens.
Quelle pouvait-elle être ? Les revenants, mécontents, pouvaient-ils l’emporter? Au moins, sa souffrance aphone s’éteindrait, enfin.


Les ombres se mouvaient devant elle, et la conscience du moment qu’elle vivait la cueillit par surprise; elle s’imagina, décrivant cet instant à la communauté dont elle faisait encore partie.
Un moment épique, sans doute ! En tout cas, il se terminerait, très certainement, au fin fond d’un quelconque service hospitalier. A son cou, pendrait une pancarte avec l’inscription « Attention, paranoïa aiguë ».
Elle trouva cette pensée totalement saugrenue, à l’instant même où, étendue sur son lit, elle contemplait des horlas.
Cela l’égaya, et cette joie même, déplacée et totalement inepte dans l’actualité présente, déborda de ses lèvres. Elle pouffa.
Pour la forme, sans trop y croire une seule seconde, elle considéra qu’elle devenait vraiment folle.
Autour d’elle, fantômes des temps passés, les silhouettes séculaires peuplaient l’espace immobile et leur présence l’apaisait.
Ils étaient là, à sa demande occulte, tandis qu’elle projetait ses pensées dans un quotidien réaliste et humain, un asile de fous où déjà, elle visualisait le regard dépité du médecin, derrière ses lunettes cerclées de fer.
La situation était tellement insensée qu’elle en devenait quasiment comique. Alors, telle une forcenée, elle fut prise d’un absurde rire convulsif, et l’eau noya ses yeux sous ses hoquets irrépressibles. Les genoux remontés sous le menton, elle s’esclaffait.
Les défunts savaient la consoler.

C’est alors qu’il apparut tel que dans ses souvenirs et vint s’asseoir au bord du lit.
Brusquement calmée, elle s’étonna de sa matérialité. Aucune luminescence ou halo n’émanait de son spectre. Au contraire, elle sentit sa main chaude lorsqu’il caressa sa joue et son baiser sur son front.
Elle discerna distinctement son regard moqueur et son sempiternel sourire en coin. Puis, il dégagea doucement la mèche de cheveux qui lui barrait le visage et s’allongea à ses côtés en l’enlaçant, comme toujours. A l’instant, elle s’endormit, en paix.

Un rai de lumière doré dans lequel dansait des milliers de poussières lui ouvrit les yeux, au matin. En réaction à cette vision, elle éternua trois fois et choisit d’aspirer par la bouche, plutôt que de tendre le bras vers la boîte de mouchoirs posée sur la vieille table de nuit et déranger la quiétude qui l’habitait.
Elle se souvint, qu’un jour, elle avait vu le meuble se dandiner sur ses pieds et frapper le plancher dans un boucan infernal.
Racontant, au matin, cette sarabande nocturne, elle avait noté que le silence s’était fait autour de la tablée familiale.
Chacun connaissait, intimement, le langage de la maison. Regilia, simplement, ne s’était pas singularisée et point n’avait été besoin d’en dire davantage.
La tradition était un ressenti, une onction qu’elle avait reçue cette nuit-là, et chacun en avait été maintenant avisé. Tout était bien.

Le mistral avait cessé.
Sur l’oreiller voisin, une empreinte avait froissé la taie et modelé le duvet qui le composait.
Regilia en suivit le contour du doigt, avec soin.
Le village dormait encore et aucun son ne venait déranger sa propre léthargie. Elle ne voulait absolument pas mettre en branle les rouages de son cerveau, non, seulement rester ici, inerte et vide de toute pensée.
Pourtant, un bruit mat à l’étage au-dessus la sortit brutalement de sa torpeur. Quelque chose était-il tombé sur les lattes du grenier ou le vent avait-il réussi, encore une fois, à ouvrir le fenestron, durant la nuit ?
A regret, telle une somnambule, elle quitta le matelas de laine comme on fait ses adieux et traîna ses pas jusqu’à l’échelle qui grimpait sous le toit, aménagé en dortoir.
Des lambris clairs cachaient les tuiles rouges et un grand lit trônait au centre de la pièce, là où il était possible de se tenir debout.
Elle grimpa lourdement et stoppa dès que ses yeux arrivèrent à hauteur du plancher. L’ouverture sans rambarde qui béait sur le vide était bien close et la pénombre régnait. Elle discerna, au fond de la pièce, la grosse malle aux ferrures rouillées et le tas de couvertures qu’elle avait nettoyées, l’été dernier, rangées sous leur housse.
Un drap blanc protégeait la literie de la poussière. Sous le tissu, elle devina le dérangement dans la disposition des deux oreillers et du traversin qu’elle positionnait toujours maniaquement. Sa tante avait du en faire usage.
Elle s’approcha encore. Dans le demi-jour, sous les bourrelets de l’étoffe, se dessinaient les contours d’une longue silhouette couchée en chien de fusil.
Pétrifiée, Regilia sentit parfaitement le sang quitter son visage et ses jambes se dérober sous elle lorsque le drap se souleva. Le bras courbé, Pierre l’invitait à le rejoindre.


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